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Barry Cooper Premier article de Barry Cooper

Ce n'est pas parce que le Canada existe qu'on peut dire qu'il a jamais été fondé. En fait, la notion même de fondation d'un pays est totalement étrangère à l'expérience canadienne. Fonder, c'est une chose que peut entreprendre un « nouveau prince » machiavélique, mais la souveraineté canadienne nous vient historiquement de la très ancienne couronne britannique. Les Américains et les Français, avec leur grâce toute républicaine,  parlent assez facilement de leurs pères fondateurs - Washington, Madison, Robespierre, Marat et tous les autres. Jamais, les Canadiens ne font cela.


Sir John A. Macdonald


Le général James Wolfe

Il est vrai que nous utilisons le même langage patriarcal et que nous parlons des pères de la Confédération, mais personne ne fait jamais référence aux pères du Canada, ce qui indique assez clairement que la Confédération n'a été qu'un épisode dans l'évolution du Canada et non un tout nouveau commencement. Il y a bien quelques intellectuels pour se laisser aller à parler de la fondation du Canada, mais ils sont bien placés pour savoir ce qu'il en est en réalité.

Généralement, l'acte de fondation d'un pays s'accompagne de grandes idées dont le but est de conforter les nouveaux citoyens dans leur conviction du bien-fondé des actes de violence qu'ils pratiquent. Certaines vérités sont tenues pour acquises. Les fondateurs promettent la liberté, l'égalité, la fraternité, ou la paix, le pain et la terre des autres. Rien de cela n'est jamais arrivé au Canada, bien que certains partis politiques, comme les Nouveaux Démocrates ou les Réformistes, aient motivé leur existence en la faisant reposer sur la mise en scène d'un certain nombre d'évènements fondateurs.

Tout infondé qu'est le Canada, dès les premiers jours, notre vie politique n'a jamais été hostile aux idées. Ce ne fut pas l'expression de grands principes, mais, comme diraient les politiciens contemporains, des idées «notoires» ont pu voir le jour. Si elles étaient de notoriété publique, c'est qu'elles faisaient partie de la tradition dont les origines avaient discrètement été embrumées par le temps. Au premier plan de ces idées figuraient les principes du gouvernement parlementaire et du libéralisme. Ces derniers demeurent capitaux aujourd'hui. En effet, un grand nombre de nos difficultés, ainsi de que de nos succès, découlent directement du degré auquel nous avons adopté ou écarté la formule gouvernementale libérale et parlementaire.

A la clôture de la première session du premier parlement du Haut-Canada en 1792, le Gouverneur John Graves Simcoe rappela à ses conseillers « que cette province a bien de la chance de ne pas avoir une constitution mutilée, mais une constitution frappée du sceau de l'expérience, et qui est l'image même et la retranscription directe de celle de la Grande Bretagne. »

Ces sentiments furent réitérés dans l'Acte britannique nord américain en 1867, quand le Canada fut doté d'« une constitution similaire dans ses grands principes à celle du Royaume Unis », et également, de façon moins avouée, dans la Constitution de 1982.

En fait, le principe du gouvernement parlementaire en Amérique du Nord a commencé bien avant la Révolution américaine. Dans sa forme première, les assemblées élues ne pouvaient pas régir l'exécutif. Après la publication du célèbre rapport de Lord Durham, on a opté pour un gouvernement responsable et pour le Parlement actuel, du moins dans l'est du Canada : La Couronne est assistée par un conseil, appuyé dans une assemblée qui, tour à tour, récolte ou dépense des fonds. Le gouvernement parlementaire relève d'un juste équilibre entre le caractère décisionnaire de l'exécutif et la nécessité de justifier publiquement et prudemment ses choix politiques face au regard sceptique de l' « opposition loyale », qui est également un gouvernement en attente.

Le gouvernement responsable, à proprement parler le gouvernement parlementaire, est apparu dans les colonies de l'Amérique du Nord britannique vers le milieu du XIXe siècle. Toutefois, dans les Prairies, son application fut repoussée « pour cause d'établissement du Dominion » jusqu'en 1930, où les provinces obtinrent alors le droit de gérer les revenus issus de leurs ressources. Le moment n'aurait pas pu être plus mal choisi. Une décennie de grave crise économique, suivie de la centralisation massive au moment de la guerre, résulta en ce que les dirigeants politiques de l'Ouest n'eurent pas accès à la connaissance pratique de la vie parlementaire dont leurs homologues de l'Est avaient fait l'expérience depuis au moins une génération avant 1870.

En conséquence, même si le libéralisme se porte très bien dans l'Ouest, il se trouve qu'il est souvent extra-parlementaire. Depuis les agrariens du XIXe siècle au parti Réformiste actuel, le libéralisme populiste a sérieusement mis à mal les conventions parlementaires. Quand on considère la souveraineté comme devant relever du peuple et non de la Couronne, les implications en ce qui touche le Cabinet, l'exécutif et l'assemblée sont immenses. Les mesures populistes, l'initiative, le référendum et la révocation, par exemple - sont, en fait, incompatibles avec un gouvernement parlementaire. On peut avoir l'un ou l'autre, mais pas les deux à la fois.

Il en résulte que le libéralisme populiste de l'ouest du Canada a été une source perpétuelle d'angoisse. Il a parfois été destitué en réponse au manque de volonté de la part du parlement d'Ottawa de prendre en compte les intérêts des habitants de l'Ouest. Depuis la politique nationale de Sir John A. Macdonald jusqu'au Programme d'Énergie nationale de Pierre Trudeau, les exemples attestant cette vision des choses ne sont pas difficiles à trouver. Cependant, il y a plus que de simples intérêts en jeu. Amour propre blessé, intérêts non négligés, mensonges cachant l'ambivalence de beaucoup de gens de l'Ouest par rapport au gouvernement parlementaire et à « Ottawa. »

Une question d'amour propre. Certainement. Les êtres humains sont particulièrement fiers lorsqu'ils laissent leurs intérêts de côté. C'est pourquoi l'orgueil des habitants de l'Ouest est particulièrement bafoué lorsque les bénéficiaires - des gens de l'Est pour la plupart - se montrent si manifestement ingrats.

Par de nombreuses facettes, le Québec est un miroir de l'Ouest. Là-bas, «Ottawa» est chargé du même symbolisme ambivalent, mais pour des raisons assez différentes. Au Québec, les leviers du pouvoir parlementaire ont été énergiquement actionnés, mais détournés à des fins clairement non-libérales.

Il n'est pas inutile de rappeler qu'au Québec le libéralisme a débarqué avec les soldats du Général Wolfe en 1759. En ce temps-là, son principal constituant était la liberté de culte, ce qui permit à des marchands non-catholiques romains et souvent anglophones de s'installer dans les provinces nouvellement acquises et d'y prospérer. Là encore, l'effet de l'infusion de l'entreprise libérale renvoyait directement aux recommandations de Lord Durham. Cependant, un grand nombre de Canadiens français s'intéressaient moins à la liberté individuelle qu'à la possibilité de protéger leur communauté des forces maléfiques de l'extérieur, représentées, semblait-il, par les entrepreneurs libéraux anglais. C'est pourquoi le nom de Durham est encore aujourd'hui méprisé au Québec.

Cette même solidarité religieuse de la résistance du XVIIIe siècle au libéralisme se décèle dans les écrits de l'Abbé Lionel Groux d'il y a cinquante ans. Avec la sécularisation massive et rapide issue de la Révolution tranquille, les mots ont changé, mais la musique reste la même. L'élégante rhétorique hégélienne d'un souverainiste comme celle de feu Fernand Dumont, pour qui chaque société distincte ne peut se réaliser complètement et adéquatement que sous forme d'État, ou encore les revendications, en faveur d'une « diversité profonde », émises au nom du Québec par un fédéraliste tel que Charles Taylor, résonnent du même survivalisme communitarien anti-libéral imaginé par François-Xavier Garneau, il y a un siècle et demi de cela. Le long poème de Garneau, Louise, ainsi que son Histoire du Canada en plusieurs volumes, trouvent autant leur place dans la littérature de combat que la plume des nationalistes québécois contemporains, souveraineté ou pas. Plus ça change....

En Fait, les choses ont beaucoup changé depuis les temps de Simcoe, Durham et Macdonald, mais les principes auxquels ils étaient attachés se devinent encore assez facilement. Et pourtant, le libéralisme parlementaire n'a jamais vraiment marché au Canada. Tous les Canadiens, et particulièrement ceux du centre indéboulonnable du pays, l'Ontario, devraient se sentir redevables des impuretés découlant des réalités communitariennes du Québec et du populisme extra-parlementaire de l'Ouest. Ce sont elles qui procurent les saveurs de la politique canadienne, le levain qui permet au fédéralisme de fonctionner, même s'il trahit, de façon non négligeable, les intentions explicites des pères de la Confédération.