GQC Page d'acceuil

Concepts fondateurs




Révolution de l'identité
Après l'unité
Le Canada et le monde
Héros et symboles
L'Histoire est-elle importante ?
Collaborateurs

 
Institut du Dominion Grandes Questions canadiennes Outils pédagogiques Babillard

English

 

Barry Cooper

Deuxième article de Barry Cooper

RÉPONSE À BOB RAE

La semaine dernière j'ai indiqué que le Canada était, dès son origine dans la foulée de la Révolution américaine, influençé par deux principes : le libéralisme et le gouvernement responsable ou parlementaire. Après la Conféderation, la version canadienne d'un gouvernement responsable s'est trouvée transformée grâce à l'infusion d'une forte dose de fédéralisme. Selon moi, ce sont ces principes qui permettront aux Canadiens d'aborder le prochain siècle.

Le mot libéralisme peut signifier plusieurs choses. Dans mon premier article, je faisais référence au splendide rapport de Lord Durham. Bob Rae en parle également dans son article mais en termes peu flatteurs. D'après lui il s'agit d'un document "déplorable, heureusement sans conséquences." Au contraire ! C'est l'oeuvre splendide d'un visionnaire, au point qu'elle influence encore aujourd'hui les meilleures réalisations de la vie politique canadienne. Pour comprendre pourquoi, il faut juger le libéralisme de Durham dans son contexte, loin de ce que nous entendons par ce terme aujourd'hui.

Lord Durham était un libéral sûr de lui, intense et fougueux. Il croyait que le libéralisme méritait d'être défendu et n'hésitait pas à pourfendre ses détracteurs. L'interprétation classique du rapport Durham félicite l'auteur de recommander un gouvernement responsable, mais regimbe devant sa proposition d'assimiler les colons francophones. En ces jours de bilinguisme officiel et de multiculturalisme quasi officiel, elle peut effectivement sembler relever de l'intolérance et - parce que de nos jours les libéraux tolèrent tout sauf l'intolérance - elle peut aussi sembler anti-libérale à certains.

Mais examinons les circonstances dans lesquelles se trouvait Durham. Suite à la Rébellion de 1837, il faisait face à un "conflit mortel" entre colons francophones et anglophones du Bas-Canada. Il devait aussi prendre en considération le mécontentement des autres colonies vis-à-vis l'autorité britannique. Selon lui, ce n'est qu'en adoptant la façon de vivre commune à toute l'Amérique du Nord que les Francophones pouvaient jouir de liberté et d'égalité véritables. Par conséquent, il préconisait l'égalité des chances et les pratiques constitutionnelles britanniques pour tous les habitants des colonies, d'où son libéralisme. Selon Durham, nul culte religieux, nul clan, nulle classe sociale, nulle nation, nul collectif, nulle faction et nul roi ne devrait usurper le droit de légiférer au nom du peuple.

Durham était convaincu que les pratiques existantes assureraient que "la plupart" des Francophones demeureraient "des ouvriers à l'emploi des capitalistes anglais" et par conséquent, pauvres, subordonnés et amers. Il n'avait pas tort. Les colons francophones ne voulaient pas, disait-il, "stagner", mais leur ambition était freinée par une politique peu judicieuse permettant l'arrivée au Québec d'entrepreneurs anglophones aggressifs tout en maintenant les vieilles seigneuries. Parce qu'il était difficile de vendre ces seigneuries, l'esprit de concurrence; économique des francophones s'en trouvait réduite.

Que les politiques britanniques aient été inspirées par un désir sincère de maintenir la vie noble mais désuète de l'ancien régime ou par des préjugés à l'endroit des habitants catholiques et français de la colonie, le résultat fut le même : la minorité anglophone, contrairement à la majorité francophone, se mit à prospérer. C'était un moyen sûr d'engendrer des dissensions. C'était aussi la cause des querelles entre colons des deux camps au sujet de la "race", les anglophones voulant protéger des privilèges que les francophones contestaient au nom des mêmes principes.

Durham fut peut-être aussi le premier à dénoncer la mauvaise foi de la rhétorique nationaliste. Elle était destinée, non pas à résister à l'assimilation à un ordre politique libéral et britannique, mais à s'élever contre l'exclusion des Francophones d'une société prospère et libérale, composée de marchands anglophones. Pour cette raison, Durham s'opposait à la protection juridique d'une "société distincte" au Bas-Canada - qu'il qualifiait de société d'anciennes vertues - parce que, tout comme les institutions "distinctes mais égales" de l'Amérique du Sud, elle offensait sa foi dans l'égalité des chances.

Tout comme les souverainistes d'aujourd'hui, les Patriotes rebelles de 1837 étaient moins préoccupés qu'on le croit par la préservation des anciennes vertues et des traditions culturelles de leur ghetto ethnique. Même s'ils invoquaient des sentiments nationalistes pour justifier leur attitude, l'appel qu'ils lançaient à des habitants pré-modernes et pré-libéraux avait pour but de gagner leur soutien électoral — objectif parfaitement moderne et libéral — en vue d'amener des réformes libérales aux lois discriminatoires qu'appuyait la faction anglophone. Les Patriotes étaient motivés par l'ambition, pas la nostalgie.

Ainsi, les souverainistes d'aujourd'hui, tout comme les fédéralistes d'ailleurs, ont-ils adopté les coutumes politiques libérales. C'est pourquoi ils sont si irrités quand leurs adversaires qualifient leur rhétorique pure laine d'ethnocentrique, ou pire encore. Et pourtant ils font appel, tout comme les Patriotes de 1837, à des arguments archaiques et anti-libéraux contre, par exemple, "l'argent et le vote ethnique," pour reprendre la phrase mémorable de Jacques Parizeau.

En recommandant l'égalité des chances pour tous les colons, le message de Durham était simple : là où on institutionalise les différences ethniques, linguistiques ou religieuses, là se trouve l'injustice. Ce principe libéral survit au Canada parce qu'il garantit la dignité de tous les citoyens, quelle que soit leur langue. C'est ce qui fait de Lord Durham un si grand libéral et c'est pourquoi son rapport demeure un témoignage valable du libéralisme canadien.

Quand on saisit bien le contexte des arguments de Durham, il est juste d'observer, comme le faisait M. Rae la semaine dernière, que le "Canada est non seulement une nation, mais une fédération, et c'est tout dire." Ce n'est pas exactement tout dire, mais c'est en dire long : nous sommes une "nation politique," selon la formule de Cartier lors des débats de la Confédération et, aussi, une fédération. Traiter les provinces comme étant officiellement égales ne constitue cependant pas un fédéralisme "taillé au moule", comme le suggère M. Rae. Reconnaître que les provinces sont égales est devenu une nécessité, essentiellement pour les mêmes raisons qu'évoque si éloquemment Durham dans son rapport. Une société libérale autorise la variété, en fait elle l'exige pour sa survie. Le fédéralisme, un mode de gouvernement qui favorise les "expériences de vie" libérales, est l'expression institutionnelle d'une convergence de variétés.

De nos jours, peu de gens contestent le fait que la différence entre le Québec et l'Île-du-Prince Édouard est plus grande que celle entre la Saskatchewan et le Manitoba, mais même les deux provinces des Prairies ne sont pas faites au moule. C'est ici que l'ancien premier ministre de la province la plus populeuse du pays pêche par timidité lorqu'il explique dans quelle mesure le fédéralisme peut contribuer à la diversité au Canada.

Le Québec a raison d'être fier de sa loi sur la langue officielle et même de ses lois sur l'affichage, quoi qu'en pensent les Anglophones de la Colombie-Britannique. De même, rien n'empêche la Saskatchewan d'être fière de sa législation sur la possession d'armes à feu, nonobstant l'opinion des bons bourgeois de Montréal. L'Alberta peut elle aussi s'enorgueillir de ses lois au sujet de la santé, malgré les murmures désapprobateurs des bien pensants de Toronto. La Colombie-Britannique serait certainement très fière de pouvoir formuler ses propres lois en ce qui à trait au saumon.

Après tout, voilà en quoi consiste le fédéralisme : encourager le genre de variété qui est à la fois la base d'une société libérale et sa plus complète expression. La loi sur l'affichage au Québec, tout comme l'existence de Nunavut, sont des formules à l'essai. Dans les deux cas, les citoyens sont en mesure d'utiliser le gouvernement local ou régional à leurs propres fins, d'organiser leur vie commune sans se sentir menaçés par un gouvernement central éloigné et gigantesque et d'être fiers de leurs réalisations. Le fédéralisme, en encourageant le gouvernement à ne pas se contenter d'être responsable mais aussi d'être à l'écoute, favorise ces expériences libérales.

À l'heure où les Canadiens s'apprêtent à affronter le nouveau millénaire, ils doivent s'attendre à ce que les nouvelles nécessités politiques exigent de nouvelles expériences politiques. Et ils peuvent être persuadés que les principes éprouvés de libéralisme, de gouvernement responsable et de fédéralisme, sont en mesure de relever le défi.