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Premier article
de Neil Bissoondath
Changer les identités
Chaque mot empreint
d'émotion, il parlait de l'Irlande comme d'un inaccessible
amour perdu depuis longtemps. Notamment la musique, disait-il. «
Danny Boy » lui nouait la gorge et lui donnait des frissons
tout le long de la colonne vertébrale. C'était sa
mélodie d'amour en hommage au passé.
Au passé
lointain, à vrai dire. Lui-même, il n'avait jamais
mis les pieds en Irlande, ses parents non plus. C'étaient
ses grands-parents qui venaient de là-bas - et si les sons
de l'Irlande réussissaient à l'émouvoir aux
larmes, c'était, pensait-il, que ce lieu était intensément
enraciné en lui, et ce, de façon quasi-génétique.
Le Canada, c'était chez lui, mais il n'y avait rien là
qui pouvait l'émouvoir à ce degré.
On ne peut pas
mettre en doute la sincérité des sentiments de cet
homme. Cependant, à mes yeux, sa logique était quelque
peu sujette à caution : Moi aussi, « Danny Boy »
me donne des frissons tout le long de la colonne vertébrale,
mais ce qui me rapproche le plus d'une hérédité
irlandaise, c'est une tante par alliance - et encore, aujourd'hui
elle est divorcée de mon oncle.
Nous-autres,
au Canada, nous avons par tradition une manière atroce d'apprécier
notre histoire. Nous savons que notre premier premier ministre était
porté sur la boisson, que cet homme qui nous a dirigé
pendant toute la seconde guerre mondiale avait une relation très
singulière avec son chien et sa défunte mère.
Le chemin de fer, qui symbolisa un temps notre édification
nationale, a totalement perdu de son romantisme. Nous savons que
l'histoire n'a pas été très tendre envers nos
peuples autochtones. Nous en ressentons, ou bien de la culpabilité
vis a vis des malveillances dont ils ont été victimes
ou encore de la rancur par rapport aux exigences de leurs
descendants. Si nous sommes tous parfaitement au fait de notre histoire,
c'est souvent avec le désir qu'elle eût été
différente, meilleure, plus humaine.
Le mieux qu'on
puisse en retirer, c'est que notre mémoire historique est
bien maigre, pour ainsi dire une oubliette physiologique qui nous
dépossède de nos héros et ne nous laisse que
des ancêtres douteux. Nous ne nous trouvons que peu de raisons
d'êtres fiers de nos réalisations. C'est à peine
si nous existons à nos propres yeux.
Notre paysage
social a changé. Il est plus varié, plus intéressant
et plus divisé que jamais. Notre méconnaissance de
nous-mêmes - cette façon de ne pas tenir compte de
ce que nous avons été et de ce que nous avons accompli
- a fini par nous rendre fétichistes des héritages
et des identités qui nous sont venus de l'étranger.
Les temps jadis d'ailleurs sont les seuls qui comptent vraiment
- mythologisés, exoticisés, assez éloignés
pour alimenter les notions romantiques que sont le rêve et
la perte. « Danny Boy », « Island in the
Sun », « Dark Eyes » et nombre de chansons vont
vous émouvoir, non parce qu'elles font appel à l'émotion
humaine, mais parce qu'elles touchent la seule partie de vous-même
que vous considérez comme réelle. Votre canadienité
n'est pas ancrée bien profondément à l'intérieur
de vous.
L'identité
réside essentiellement en deux sphères, la privée
et la publique. L'identité privée est une mosaïque
cristalline composée de pièces en constante mutation.
On peut la saisir un petit moment, mais elle vous glisse entre les
mains, se déforme et se reconstitue en quelque chose de subtilement
altéré: par les circonstances, par l'expérience,
par l'information acquise ou les convictions confirmées ou
infirmées. Se connaître est un processus en continuelle
évolution : il n'existe pas de réponse unique. C'est
là l'essentiel, vivre l'identité, moulée par
les légendes des odyssées familiales qui aident les
individus à se situer dans le temps et l'espace, la mythologie
personnelle qui vous indique qui vous êtes.
L'identité
publique se construit de manière plus intentionnelle à
travers les attitudes et les structures de la société,
et, à un niveau plus superficiel, à travers les drapeaux,
les hymnes nationaux, les discours destinés à mouvoir
plutôt qu'à informer. Nous la ressentons quand on entame
l'hymne en l'honneur d'un athlète victorieux. Lorsque, à
l'extérieur du pays on rencontre un étranger dont
l'étrangeté s'estompe dès qu'on se découvre
une origine nationale et un cadre de références communs.
L'identité publique est , en fin de compte, surtout une question
de références communes - Le terrain d'entente du "nous".
De plus en plus,
au Canada, nous entraînons l'identité privée
dans le domaine public en employant la politique gouvernementale
pour la refondre selon des formes variées. Curieux, tout
de même, qu'une nation qui a cru pendant longtemps que l'état
n'avait rien à faire dans les chambres à coucher de
la nation puisse tolérer une telle ingérence dans
les identités de la nation. Toutes les « coutumes nationales
» sont officiellement accueillies dans l'effort de création
d'une mosaïque. Mais parader dans de tels costumes traditionnels
- et je l'entends de façon figurative également -
relève du théâtre ; c'est un fantasme enfantin,
une quête d'enchantement. On peut être séduit
par des compositions florales dans un salon, mais ces dernières
n'ont rien à voir avec la solidité des fondations
sur lesquelles elles reposent.
Entre les identités
privée et publique, il y a un effet d'interaction constant.
Quelque chose d'apaisant, quelque chose de cinglant. Alors que le
privé peut être abîmé par le public -
l'histoire est pleine de gens très biens qui se sont subordonnés
aux exigences du devoir public; il arrive que le char d'assaut écrase
l'homme qui résiste debout devant lui - le public reste tout
de même plus vulnérable. Dans les années soixante
et le début des années soixante-dix, l'identité
publique américaine a été endommagée
par la radicalisation du privé. À l'aube des années
quatre-vingt, le concept creux de nouvel homme soviétique
s'est fait démolir par de coriaces identités privées
qui refusaient de vivre dans le mensonge. La primauté de
l'identité privée est alors devenue manifeste.
L'identité
publique du Canada continue à se construire à grands
coups d'opposition (« Nous ne sommes pas comme eux »),
d'institutions (l'assurance médicale, l'assurance de chômage,
le bien-être social, les pensions vieillesse ) et de représentations
théâtrales ( des commémorations ethniques, pour
la plupart ). Mais on se préoccupe bien peu de savoir à
quel point nous leur ressemblons. Nos institutions publiques s'effritent
; et les costumes, les danses et les chants n'ont aucune signification
au-delà du divertissement et du folklore. C'est un terrain
bien fragile sur lequel bâtir la cohésion d'un pays.
Satisfaire des
besoins de base ne consiste pas seulement à entretenir un
sens d'appartenance. Distribuer gratuitement des drapeaux, c'est
une réponse de politicien ; se peindre une feuille d'érable
de fête du Canada sur le visage, c'est celle d'un bouffon.
Si nos voisins du sud ( et certains de nos concitoyens du Québec
) se laissent aller de telles facéties, ce n'est pas pour
marquer leur fierté ; la fierté est déjà
là et agiter un drapeau n'est pas vraiment la meilleure façon
de la manifester.
Au lieu de cela,
nous devrions nous accorder le droit d'être ébloui
par notre pays, par ces merveilles que les chamailleries politiques
et linguistiques qui nous rongent comme un cancer ne pourront jamais
amenuiser. Il nous faut apprendre à voir au-delà de
nos limites dans lesquelles nous nous confortons, fussent-elles
religieuses, raciales, ethniques ou linguistiques. Le rôle
de la politique publique, ce n'est pas seulement de nous montrer
les fautes du passé et les dilemmes du présent, c'est
également de nous en exposer les succès. Un pays sans
passé ou avec un passé galvaudé, tel que nous
nous le sommes autorisé, est condamné à un
présent réfractaire et à un avenir incertain,
avec un ensemble de citoyens qui - ironiquement - ne rêvent
que d'un ailleurs.
Malgré
nos programmes d'aide extérieure et nos traditionnelles missions
pour le maintien de la paix, le Canada est un pays considérablement
diminué depuis la seconde guerre mondiale. La vérité
est que nous pesons bien peu de poids dans le monde. Si l'état
canadien venait à disparaître demain, quelques-uns
hors de nos frontières le remarqueraient, mais peu en feraient
grand cas. Nous sommes, jusqu'à un certain point, devenus,
comme le dit un des personnages du roman de V.S. Naipaul, A Bend
in the River, en parlant durement de nous, un canular : «
Ils pensaient faire partie du monde occidental, mais en réalité
ils étaient devenus comme tous ceux d'entre nous qui avaient
fui chez eux pour des raisons de sécurité. Ils étaient
comme un peuple lointain vivant sur la terre d'un autre peuple à
travers la pensée d'autres personnes, et c'était selon
eux, ce qu'ils avaient de mieux à faire. »
Il n'en a pas
toujours été ainsi. Nous nous sommes laissé
engloutir dans cet état. Pour nous en sortir, nous devons
commencer par rendre les identités privées et publiques
à leurs domaines respectifs, afin que chacune d'elle puisse
croître et s'épanouir. Les deux mythologies finiront
bien par trouver un terrain d'entente. Ensuite, le reste suivra
: le sentiment collectif que nous, autant que nous sommes, sécurisés
dans nos individualités, nous partageons et appartenons à
une grande, ancienne et persistante entreprise. De ce léger
désordre émergera un pays insoupçonné.
Avec de l'ambition au-delà du désir de survie et de
l'influence au-delà de la simple rhétorique. C'est
seulement à ce moment-là que nous pourrons - tout
comme le reste du monde - nous convaincre que nous existons vraiment.
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