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Neil Bissoondath

Deuxième article de Neil Bissoondath

"La tâche essentielle de quiconque veut enseigner la tolérance," écrit Michael Ignatieff dans la brillante étude des conflits ethniques intitulée The Warrior's Honour (L'honneur du guerrier), "est d'aider les gens à se percevoir d'abord comme individu, puis ensuite de voir les autres comme tels, c'est-à-dire d'amener le questionnement de cette fusion innée, irréfléchie, entre l'identité personnelle et celle du groupe, sur laquelle repose l'intolérance nationaliste."

J'étais récemment en France comme membre de la délégation québécoise au Salon du Livre de Paris où la province était l'invitée d'honneur. Nous étions en tout soixante, surtout des Francophones mais aussi des Anglophones, y compris des représentants de minorités ethniques visibles et invisibles. Au cours d'une des nombreuses réceptions, une femme me dit très gentiment, "Monsieur, vous n'avez pas l'air d'un Québécois." Sa remarque était amusante, car elle indiquait qu'il s'agissait évidemment d'une chose à laquelle elle ne s'attendait pas.

Un coup d'oeil à l'imposante couverture médiatique accordée à la présence québécoise au Salon aurait révélé l'existence d'auteurs tels Dany Laferrière (d'origine haitienne), Ying Chen (d'origine chinoise), Sergio Kokis (d'origine brésilienne), David Homel (d'origine judéo-américaine), Trevor Ferguson (un Québécois anglophone) et moi-même. Tous - comme le déplorent sans doute certains politiciens nationalistes - sont à l'image du Québécois d'aujourd'hui : ils sont de couleur, de religion, de langue et de milieu variés - mais ce sont des individus d'abord et avant tout, dont le choix du lieu de résidence et d'allégeance reflète l'expérience.

Peu de temps après mon retour de Paris, le Bloc Québécois, en quête d'une raison d'être, annonçait la tenue d'un débat destiné à définir ce qui constituait un Québécois. Le premier ministre Lucien Bouchard, cachant à peine son irritation, a éludé la question en déclarant, tout comme René Lévesque avant lui, que quiconque vit au Québec est un Québécois. (Au mieux, il s'agit d'un mensonge pieux puisque cela signifie qu'un Québécois qui quitte la province cesse d'être Québécois, notion sûrement inacceptable aux yeux de quiconque, tel le premier ministre, considère l'existence d'un peuple québécois comme motif suffisant pour justifier l'indépendance.) Mais le premier ministre Bouchard voulait manifester son désir - et je le crois sincère, malgré quelques réserves - de ne pas recourir à la dangereuse politique de la division.

Cependant, c'est cette idée même d'inclusion qui fut rejetée explicitement par Jacques Parizeau le soir du référendum quand il a blâmé sa défaite serrée sur l'argent et le vote ethnique. Sa sortie, évoquée par Naomi Klein la semaine dernière, était l'expression du nationalisme ethnique classique. Mais c'était aussi la vision d'une société divisée sur la question multiculturelle, la mosaïque devenue soudain menaçante. La virulence de M. Parizeau révélait à quel point les louanges adressées à la diversité ethnique sont opportunistes. L'ethnicité n'est digne n'éloges que dans la mesure où elle est avantageuse politiquement - en d'autres mots, une éthnicité rentable. C'est clair, la mosaïque est un instrument de manipulation pour toutes espèces de politiciens.

M. Parizeau a immédiatement été forçé de démissionner comme premier ministre et leader du Parti Québécois. Mais en dépit d'un prestige entâché, il compte encore des admirateurs et, comme un moustique irritant, il continue de bourdonner à l'intérieur d'un Bloc Québécois moribond d'où il émet des énoncés à l'emporte-pièce contre le premier ministre Bouchard. Ce sont précisément ces sorties fracassantes qui ont mis à jour les failles qui menacent la cohésion du PQ.

Ce serait une erreur de considérer l'attitude de M. Parizeau comme représentative du Québec ou de son nationalisme. Les failles ne sont pas refermées et peuvent encore entraîner un schisme irréparable. La raison en est simple : l'ancienne vision ethnique du Québec est en voie de disparition, chassée par un nationalisme officiel en quête de similarité entre les gens plutôt que de différence. Ironiquement, ce nouveau nationalisme - moins idéologique, plus social et endossé par plusieurs fédéralistes - est précisément un résultat d'initiatives comme la Loi 101, la loi sur la langue officielle.

Le nouveau Québec, né de la Révolution tranquille et des changements stupéfiants qu'elle a entraînés, a donné lieu à une génération de gens sûrs d'eux et de la place qu'ils occupent dans le monde. À l'exception des activistes politiques, peu d'entre eux sont motivés par l'idéologie ou le ressentiment. Ils ne se sentent pas obligés de faire l'éloge des chansons de Gilles Vigneault ou des pièces de Michel Tremblay. Ils lisent probablement autant le New York Times que le Devoir. Ils préfèrent sans doute la musique anglaise à la chanson française, assaisonné d'une bonne dose de World Music. Même si la France est encore précieuse à leurs yeux, ils n'attendent pas de validation de Paris. Plusieurs d'entre eux parlent même de Toronto (!) avec enthousiasme.

Ils appartiennent à une génération de gens sûrs de leur identité : ils sont Nord-Américains francophones. Ils considèrent cette identité comme allant de soi, et vivent leur vie.

Ce nouveau Québec a mis en place une législation et des structures pour assurer le traitement équitable de sa population diversifiée. Le premier ministre Bouchard, membre spirituel de la nouvelle génération, a récemment annoncé que 25 pourcent des mille nouveaux postes de fonctionnaires seront réservés aux anglophones et autres minorités. Même si on peut déplorer une telle pratique discriminatoire d'embauche, (personnellement, je crois au bon vieux principe du traitement égal à mérite égal, où race, couleur et origine ethnique, etc. ne jouent aucun rôle), c'est un signe éloquent du nationalisme inclusif officiel du Québec.

Selon moi, peu de gens prennent au sérieux le débat lançé par le Bloc québécois. Il ne peut en sortir rien de bon. Cependant, il est indéniable que la vision ethnique que Jacques Parizeau a du Québec correspond exactement à la vision du multiculturalisme répandue dans le reste du pays : un domaine public fragmenté sur le plan ethnique, proie facile pour la louange ou la diffamation, selon les événements. Dans sa colère, M. Parizeau a divisé la société en deux blocs : ethnique et non-ethnique. Ceux qui sont membres à part entière et les autres - précisément ce qu'a toujours fait le multiculturalisme. Il fait donc sienne la vision de la mosaïque - et rappelons qu'une mosaïque est composée de petites pièces différentes séparés par une bande adhésive, ce qui correspond exactement aux propos de Tim Rees, expert torontois sur l'immigration, dans un récent numéro du magazine Time : "Nous vivons côte à côte, mais non ensemble."

À titre d'être humain et de romancier, je crois que si l'identité émerge de sources diverses, elle appartient néanmoins en propre à l'individu. À partir d'un moi aussi épanoui que possible - admettant, par exemple, que l'acquisition des aptitudes exigées par le marché n'est qu'un élément d'une véritable éducation - émergera un citoyen ne se contentant pas de tolérer autrui, mais l'acceptant à pleinement. Ce n'est qu'alors que les gens vivront vraiment ensemble, qu'ils partageront un but commun et qu'ils verront les autres non seulement comme des êtres exotiques, issus de pièces différentes de la mosaïque, mais comme des concitoyens à qui ils doivent et, de qui ils attendent, le respect dû à tout être humain.

"La fonction d'une société libérale," écrit Michael Ignatieff, "n'est pas seulement de transmetttre le noble mythe de l'universalité humaine, mais de créer des individus suffisamment confiants dans leur propre identité pour pouvoir vivre en accord avec ce mythe."

D'ailleurs, dans un monde qu'une arrogance implacable et aux multiples visages a rendu périlleux, les institutions et les idéaux transmis par les traditions libérales occidentales - et les libertés essentielles qu'elles revendiquent - demeurent le meilleur garant de l'alchimie indispensable au développement de l'identité individuelle. Aucune autre tradition ne favorise autant l'épanouissement des individus, dans toute leur complexité.

L'individu doit donc transcender son ethnicité, tout comme la société se doit de ne pas la souligner. Le rêve d'une mosaïque est boîteux. Le Canada, qui se définit à travers ses communautés ethniques, doit parvenir à accepter les impératifs dictés par ce noble mythe.