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Premier
article de Naomi Klein
Droit
de veto
Non.
Il y
a neuf ans, un membre inconnu de l'assemblée législative
du Manitoba appelé Elijah Harper brandit une plume d'aigle
et prononça cet unique mot. Par cela, il a fait bien plus
que détruire les accords du Lac Meech. Il nous a fourni
une parfaite incarnation du rôle dans lequel sont confinés
les Autochtones, les immigrants et parfois même les femmes
sur la scène politique canadienne : des refuzniks.
Pour
de nombreuses minorités, la vie politique canadienne est
moins une expérience d'inclusion au jour le jour, qu'une
longue série de négligences ponctuée de moments de refus.
La diversité au Canada, c'est le droit de se braquer et
de dire « non ».
Pensez
à la façon dont les Mohawks ont résisté à l'implantation
d'un terrain de golf à Oka, et à comment le Comité canadien d'action sur
le statut de la femme a fait campagne contre
les accords de Charlottetown. Pensez également à l'opposition
des Innus et des Cris aux projets hydroélectriques du Québec,
le boycottage des Cris du Lubicon contre les exploitations
forestières de Daishowa et la confrontation au lac Gustafsen.
Toutes
ces rares occasions où les problèmes des minorités ont été
sous le feu des projecteurs se sont révélées comme des dérangements
grinçants, souvent des refoulements donnant à réfléchir.
Tous ont pris plus ou moins la forme d'une situation de
siège. Tous ont semblé survenir inopinément - un
peu comme si, un Canada parallèle, surgissant des airs,
avait soudain pris corps.
On
prétend parfois que nous autres, les Canadiens, souffrons
d'une méconnaissance de notre Histoire. Peut-être, en fait,
connaissons-nous notre Histoire un peu trop bien - ou du
moins un de ses gros chapitres qui a pour effet de nous
rendre aveugles. Ce chapitre est, bien sûr, celui traitant
des principales luttes opposant les Anglais aux Français.
Il
peut sembler étrange de mettre en avant la question de l'unité
dans un débat sur les politiques identitaires, alors qu'on
ne fait que nous présenter les deux facettes d'une même
médaille. Les politiques identitaires ont jusqu'ici été
écrasées sous le poids colossal des deux plus grandes identités
du paysage national, celles qui se font le plus entendre
: les Anglais et les Français.
Beaucoup
à droite aiment à proclamer que nous appartenons à une « culture
victime. » Il est vrai que les Canadiens sont des pleurnicheurs
invétérés, mais il est illusoire de vouloir transposer chez
nous la rhétorique politiquement correcte des États‑Unis.
Aux États-Unis, ceux qui luttent pour être représentés politiquement
et culturellement sont, en effet, les minorités ethniques,
les femmes, les homosexuels et les lesbiennes. Au Canada,
cependant, nous avons notre propre hiérarchie des victimes.
La nôtre est entièrement basée sur les préjudices, confrontés
à la logistique de la nation elle-même : le torontocentrisme,
la souveraineté québécoise, l'aliénation de l'Ouest et de
l'Est - des problèmes qui ne peuvent être résolus à moins
que quelqu'un ne prenne la décision de déplacer
les Rocheuses ou de noyer Montréal.
Ainsi
la question n'est pas tant de se demander si l'identité
canadienne a changé depuis le premier recensement du Dominion
qui faisait mention de l'existence de 125 Juifs et 11 « Hindous ».
On ne contestera pas qu'il ait, en effet, fourni ces données.
Tout comme, aussi récemment qu'en 1947, 80 pour cent des
habitants de Toronto étaient de descendance britannique.
Aujourd'hui, 42 pour cent de la population sont autres que
blancs.
La
véritable question est de savoir pourquoi cette transformation
radicale ne s'est pas reflétée dans la transformation tout
aussi radicale de la façon le Canada se perçoit. Pourquoi,
étant donné les fonds publics qu'elle reçoit, la chaîne
de Radio-Canada fait-elle un plus mauvais travail de description
de la culture canadienne contemporaine que le réseau de
télévision Fox ? De façon plus fondamentale, pourquoi les
débats sur la politique d'immigration, les revendications
sur les terres autochtones, et l'équité salariale semblent-ils
faire concurrence au souci national d'unité ?
La
raison en est simple. Les Canadiens ont beau s'enthousiasmer
pour la rectitude politique, une fois que les journaux ont
traité de leurs partis pris torontois, une fois que les
producteurs de télévision ont équilibré leurs tables rondes
par un invité de chaque bord, une fois que les organisateurs
de conférences se sont rongé les sangs à propos de la traduction
simultanée du français vers l'anglais, il reste bien peu
de « rectitude » à accorder à qui que ce soit
d'autre.
Pour
dire les choses brutalement, ce sont les acros de l'oppression
les plus claironnants qui résident au centre de l'élite
au pouvoir. Deux de nos partis politiques nationaux, incluant
celui de l'opposition officielle – sont les rejetons de
cette culture de lamentation géographique et politique.
Si ce sont Lucien Bouchard, les barons du pétrole de l'Alberta
et tous les habitants de la côte atlantique du Canada qui
sont les dépossédés (alors qu'ils ont la puissance politique
et médiatique de faire retentir leurs plaintes à travers
le pays), comment un chômeur canadien d'origine africaine
en Nouvelle-Écosse, un ouvrier chinois sous-payé du secteur
de la confection à Toronto ou des adolescents suicidaires
dans les réserves autochtones, peuvent-ils jamais espérer
capter notre attention ?
Au
moins, aux Çtats-Unis, ceux qui sont privés de droits civiques
ont la mince consolation de pouvoir confronter leurs oppresseurs.
Pour ce qui est des minorités privées de droits civiques
au Canada, il leur faut tout d'abord convaincre leurs oppresseurs
de cesser de se prendre eux-mêmes pour des victimes.
Cette
guerre sur un terrain identitaire faussé peut expliquer
pourquoi, alors que le vote en faveur des femmes est devenu
une obsession politique américaine, cette question reste
en friches au Canada. Malgré une percée féministe parmi
les cadres professionnels, les femmes ne semblent pas parvenir
à briser le plafond de verre de Paliament Hill : alors
que les femmes représentent 42 pour cent des administrateurs
et des dirigeants d'entreprises au Canada, elle ne constituent
que 19 pour cent de nos politiciens, bien en dessous des
30 pour cent des États-Unis.
La
concurrence féroce pour avoir droit au statut de victime
peut également expliquer une scandaleuse indifférence face
aux violences que les militaires et la police font subir
aux minorités. Je pense, entre autres choses, aux chars
roulant dans le lac Gustafsen, à la police tuant le manifestant
Dudley George au parc provincial d'Ipperwash, aux tirs mortels
de la gendarmerie royale du Canada sur Connie Jacobs et
sur son fils Ty à la réserve de Tsuu T'ina en Alberta, et
aux coups tirés par la police sur de jeunes Noirs à Toronto,
Montréal et Vancouver. L'indignation réveillée par ces événements
est bien pâle si on la compare au soulèvement provoqué par
l'utilisation de bombes lacrymogènes sur des étudiants d'universités,
blancs pour la plupart, en bordure du sommet de la Conférence
pour la coopération économique en Asie-Pacifique.
Il
ne surprendra personne que cette course au rang de victime
soit à son apogée au Québec, centre par excellence du débat
sur l'unité. Bien que je considère le nationalisme québécois
comme légitime, l'un des effets pervers de cette lente révolte
a été une propension parmi les Québécois à contempler le
multiculturalisme d'un il suspicieux et avec bien peu d'égard.
Depuis son commencement, cette politique a été perçue,
pour paraphraser René Levesque, comme une « sombre
conspiration » destinée à estomper le problème québécois.
Ce
sentiment demeure bien vivant. Quand Jacques Parizeau a
blâmé « l'argent et les votes ethniques » pour
expliquer l'échec du référendum, il n'a fait qu'affirmer
sans équivoque possible que les Québécois français sont
la seule minorité désavantagée légitime : « les
nègres blancs d'Amérique du Nord », comme l'a si bien
écrit Pierre Valliers. Et quand Parizeau a ajouté :
« Nous savons qui nous sommes », vous pouvez être
sûrs que les minorités ethniques du Québec et les Juifs
ont parfaitement compris qui, à ses yeux, ils n'étaient
pas : de vrais Québécois.
Ainsi,
il n'y a pas eu de « révolution identitaire »
au Canada - tout au plus, une dévolution où les vieilles
querelles de la confédération n'ont fait que prendre encore
un peu plus de place dans le débat national. Tant que nous
n'aurons pas mis fin à cette guerre entre la France et la
Grande Bretagne qui a commencé aux alentours de 1759, nous
ne verrons jamais de « révolution identitaire »
contribuer à l'évolution démographique du pays. Pour parler
encore plus crûment, tant que la question primordiale de
la nationalité n'aura pas été résolue, tout le reste restera
secondaire.
Est-il
possible de sortir de cette impasse ? Bien entendu. Avec
le rayonnement d'optimisme issu de l'Expo 67, le Canada
a gagné un niveau de confiance nationale qu'il se
doit de retrouver. Le spectre de la séparation du Québec
n'avait pas disparu ( loin de là, le séparatisme a atteint
un seuil inégalé de militantisme à cette époque ), mais
même cela n'est pas parvenu à entacher notre profonde conviction
que le Canada tenait une place légitime et incontestable
dans le monde. Ce n'est donc pas un hasard si le début des
années 70 a connu un certain nombre de percées en direction
de l'affranchissement des femmes et des minorités :
la célèbre déclaration de Pierre Trudeau en 1967 comme quoi
l'État « n'avait pas sa place
dans les chambres à coucher de la nation », la commission
royale d'enquête sur la situation de la femme au Canada de 1970, la loi sur le multiculturalisme
de 1971. C'était une période d'exaltation où le Canada bâtissait
quelque chose, au lieu de passer tout son temps à protester,
défendre ou démanteler.
Au
moment où le Canada s'est détourné de sa quête narcissique
d'identité nationale, il a enfin pu prendre conscience des
identités de ses citoyens. C'est une leçon qui vaut la peine
d'être retenue.
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