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Naomi KleinDeuxième article de Naomi Klein

La semaine dernière, Neil Bissoondath écrivait qu'au Canada nous avons fait un tel fétiche des cultures et traditions autres que les nôtres que chez la plupart d'entre nous, "la Canadienneté est très superficielle." Notre "vrai" moi est enraciné dans la vision irréaliste d'un ailleurs, n'importe où sauf ici.

Cette description touche chez moi une corde sensible. Enfant de deux Juifs américains issus de l'Europe de l'Est, j'ai souvent regardé ce qui se passait aux États-Unis, en Israel ou en Europe, et senti à quel point la question de la nationalité était étrangement arbitraire et en fait, abstraite.

M. Bissoondath suggère que l'irréalité de notre Canadienneté découle de l'ignorance : nous souffrons d'un manque d'identité comme nation, faute de liens avec le passé. Mais qu'advient-il quand, tentant de forger ces liens plus profonds avec le pays, le passé se révèle non pas notre ami, mais notre ennemi ? Qu'advient-il si en apprenant l'histoire du Canada - pas la version rassurante et héroÏque, mais la vérité, sale et souvent brutale - nous découvrons que notre inclusion dans ce pays n'a jamais été que superficielle ?

C'est exactement ce qui attend plusieurs Canadiens, surtout ceux d'origine britannique ou française, s'ils examinent non seulement le passé de notre nation, mais aussi une large portion de son présent. Le Canada s'est inventé une identité à partir d'un mythe. S'il faut en croire cette fiction, nous possédons un caractère national essentiel, au delà de l'histoire familière de territoires volés et d'immigration, nous serions autre chose qu'une nation de fieffés bâtards, d'exilés et d'aventuriers.

Au centre du discours nationaliste canadien, au coeur du débat sur l'unité nationale et des querelles persistentes au sujet de ce qui constitue vraiment un Canadien, c'est le mensonge que véhicule la notion des "deux peuples fondateurs". Selon le regretté Robert F. Harney, historien et professeur d'études ethniques à l'Université de Toronto, l'histoire qui raconte la façon dont s'est développé le multiculturalisme officiel, donne "l'impression d'une intrusion des groupes ethniques au coeur de l'ancienne lutte opposant les vrais Canadiens/ Canadians." Le czar du français, Camille Laurin, résumait le phénomène quand il décrivait le Canada comme étant une "nation complètement réalisée" à laquelle les immigrants pouvaient se joindre, mais qu'ils ne pouvaient altérer.

L'idée d'un Canada essentiel et invariable, devant être protégé des hordes étrangères importunes, a été présente tout au long de notre histoire et a inspiré quelques une de nos plus ignobles politiques nationales. Une quête de pureté ethnique se cache derrière la Loi sur l'immigration chinoise de 1923 qui a radicalement restreint l'immigration des Chinois au Canada jusqu'en 1947. Pendant trois décennies, c'est elle qui a arraché les enfants autochtones à leur foyer pour les confier à des familles blanches, pratique qui a atteint son apogée dans ce qu'on a appelé le "Sixties Scoop." Elle s'est traduite par des examens médicaux falsifiés pour empêcher plusieurs Africains-Américains d'immigrer au Canada avant la Première Guerre mondiale, par la politique du "aucun c'est encore trop" pratiquée envers les réfugiés juifs pendant l'Holocauste et par l'internement de 21 000 Canadiens d'origine japonaise pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Les exemples plus récents abondent, indiquant clairement aux Canadiens minoritaires qu'ils ne sont ici qu'à titre d'invité. Le cas d'un Jacques Parizeau et de son "nous savons qui nous sommes" révélateur le soir du référendum, n'est pas unique. La même xénophobie est apparue lors des crises de colère provoquées par le port du turban dans la Légion canadienne et la GRC et, plus récemment, dans le débat à savoir si un dieu, et lequel, avait sa place dans la constitution canadienne. Elle est présente aussi quand nous nous lamentons de "l'exode des cerveaux" aux États-Unis tout en exilant au siège avant de nos taxis urbains d'innombrables détenteurs de doctorats venus de l'Inde et de l'Afrique dont nous refusons de reconnaître les diplômes.

Cette douleureuse histoire de petites et grandes exclusions est la raison de l'absence au Canada du territoire commun du "nous", pour reprendre les termes de M. Bissoondath. Trop souvent, au premier signe de trouble, ce "nous" se fragmente en "nous" et "eux". Pendant la première moitié de ce siècle, l'opinion canadienne et les politiques sur l'immigration étaient déchirées entre le besoin de peupler et de développer ce vaste pays et celui, tout aussi pressant. de protéger la pureté ethnique du Canada. Faut-il s'étonner que plusieurs minorités ethniques, victimes d'une telle duplicité, hésitent à considérer le Canada comme leur vraie patrie ?

Si plusieurs Canadiens n'éprouvent qu'un sentiment d'affection superficiel envers leur patrie d'adoption, c'est peut-être parce qu'ils n'ont jamais été invités à aller plus loin - à entrer dans le club privé de la Canadienneté essentielle, encore largement définie par les hauts et les bas des relations entre Anglais et Français, Est et Ouest. Les gens rationnels réagissent à cette inclusion des beaux jours, à moitié consentie, de la seule façon logique : en créant et en défendant des enclaves sécuritaires et confortables.

La seule vraie faute du multiculturalisme n'est pas qu'il encourage la ségrégation, mais qu'il contribue à la camoufler en permettant à nos élites politiques de présenter les étalages haut en couleur d'une ethnicité commanditée officiellement, comme étant la preuve qu'à titre de nation, nous avons dépassé le stade de la mentalité colonialiste. Le multiculturalisme ne consiste pas à "payer les gens pour qu'ils conservent leurs racines étrangères" comme le suggèrent ses critiques. C'est un pot-de-vin : on paie les groupes ethniques pour qu'ils demeurent à l'écart. En encourageant la création de parcs à thème ethnique bien délimités, les gardiens du Canada distraient la concurrence et protègent le territoire.

Si le multiculturalisme a échoué, c'est que nous avons tenté d'accomplir l'impossible : épouser la diversité tout en s'accrochant aux vieilles idées de supériorité ethnique. Avec comme résultat qu'au Canada, le multiculturalisme est à peine plus qu'un exercice de commercialisation.

Il pourrait en être autrement. Le Canada doit son existence aux bâteaux, non à un droit acquis de naissance. Notre passé est en fait une collection de passés; sans sa diversité, le Canada n'existe pas. Il n'y a pas de Canadienneté essentielle, ensevelie dans un glorieux et lointain passé, perdue par inadvertance. Tout ce qu'on retrouve, c'est la Grande-Bretagne et la France - d'autres rêves d'un ailleurs. La Canadienneté est là, en face de nous : c'est le flot constant d'immigrants qui ont choisi de venir ici, ce sont les gens dont c'était le pays avant notre arrivée.

La possibilité qu'émerge une culture à partir de notre passé est à la fois stimulante et merveilleuse. Mais pour ce faire, nos écoles doivent enseigner l'histoires des Polonais et des Ukrainiens qui ont colonisé les Prairies, des Italiens qui ont bâti nos villes, des Chinois qui ont construit le chemin de fer transcontinental, des Loyalistes noirs qui ont contribué à la colonisation de la Nouvelle-Écosse et des Japonais qui ont développé l'industrie de la pêche sur la côte ouest. Ces histoires ne doivent cependant pas être racontées sous forme de dramatiques moralisantes ayant pour thème notre hospitalité et notre grand coeur. Elles doivent traduire exactement ce qui s'est passé : un pays a voulu profité de l'aubaine que représente une main-d'oeuvre étrangère bon marché, sans être contaminé par l'influence corrosive de cultures "étrangères". M. Bissoondath croit que connaître notre histoire peut nous transformer en nation, mais cette connaissance pourrait avoir une autre fonction, tout aussi importante : elle peut nous aider à comprendre pourquoi nous sommes parfois si divisés. Si nous acceptons sincèrement d'affronter le passé, nous apprendrons peut-être comment devenir un pays plus uni, possédant une identité pleinement intégrée, sufisamment généreux pour inclure tous les Canadiens. Sinon, jamais nous n'échapperons à la ségrégation actuellement présente sous couvert de multiculturalisme ou à la querelle binaire qui passe pour la création d'une nation.