|
Premier
article de Guy Laforest
Le
grand paradoxe canadien
Si
on devait écrire un livre sur la tragédie politique du XXe
siècle, les pages traitant du Canada ne seraient certainement pas
les plus nombreuses. Je ne serai pas chagrin de pouvoir dire cela
à mes enfants plus tard. Cependant, il serait faut d'en conclure
qu'il n'y a rien à retenir de l'Histoire de notre pays. Une des
caractéristiques de l'expérience canadienne qui pourrait surprendre
nos contemporains est la relation existant entre le fédéralisme
et le Québec. C'est ce que j'appelle « le grand paradoxe canadien
».
Depuis
1945, il n'y a pas une province qui ait tenté plus ardemment que
le Québec de réformer les institutions du fédéralisme canadien.
Cependant, jusqu'ici comme ses efforts ont souvent pris la forme
d'une course à la souveraineté, il est probable qu'ils ont également
grandement fait obstacle à l'accomplissement d'une transformation
de la confédération. Ainsi, on peut dire que le Québec asphyxie
le moteur de la réforme tout en l'alimentant.
Toutefois,
le paradoxe peut prendre une forme différente.
L'État
canadien et les intellectuels canadiens sont les champions du fédéralisme.
Le Canada commandite une organisation internationale appelée le
Forum des fédérations qui tiendra un important
congrès, en octobre prochain, au Mont-Tremblant, dans la province
du Québec, et l'ancien premier ministre de l'Ontario jouera un rôle
pivot au sein de ce forum. Le rassemblement aura pour objectif de
développer un réseau d'experts et de fonctionnaires de l'État avec
des points de vue divergents sur la théorie et la pratique du fédéralisme.
Pourquoi
le Canada devrait-il jouer un rôle primordial dans ce forum? On
peut en trouver une explication dans ce qu'a déclaré Michael Ignatieff
au début de cette décennie : « Les divers peuples en dehors
du Canada devraient s'inquiéter si le Canada meurt. Si le fédéralisme
ne peut pas fonctionner dans mon Canada, cela signifie probablement
qu'il ne pourra fonctionner nulle part. »
Les
Canadiens, des champions du fédéralisme, certes, mais depuis le
dernier référendum l'appréciation du système politique fédéral est
plus mitigée. Beaucoup de gens trouvent qu'une telle consultation
fait le jeu des séparatistes. Alors de quoi devrions-nous nous préoccuper
si jamais on parvient à résoudre la question de l'unité ? Je pense
que les Canadiens devraient réexaminer sérieusement la nature et
l'état de leurs institutions fédérales.
La
Cour suprême du Canada, par son verdict l'an dernier, dans le renvoi
en cassation relatif à la sécession du Québec, a mis à jour quatre
principes clés de nos systèmes politiques et judiciaires :
le fédéralisme, la démocratie, le constitutionnalisme et la
règle du droit, et finalement le respect des droits des minorités.
Ce jugement est un véritable hymne à la noblesse et à la prééminence
du fédéralisme au Canada. Cependant, il me semble que la Cour suprême
a négligé de tenir compte de deux documents primordiaux, les lois
constitutionnelles de 1867 et de 1982.
En
1867, le Dominion canadien faisait partie de l'Empire britannique.
On établit une structure hiérarchique avec Westminster à la tête
du Dominion et les provinces sous la dépendance d'Ottawa. Des politiciens
britanniques et des fonctionnaires de l'État étaient parmi les pères
de la confédération, et ils se sont assurés que le principe impérial
pèserait au moins autant que le fédéral dans la balance institutionnelle
de l'époque. Au cours du XXe siècle, le Canada s'est
progressivement libéré de l'autorité impériale de Westminster sur
nos prises de décision politiques.
En
revanche, on ne peut pas en dire autant de la relation entre Ottawa
et les provinces. Sans parler du symbolisme de la monarchie constitutionnelle,
Ottawa a conservé un grand champ de pouvoir sur les provinces, ce
qui est plus de l'ordre de l'impérialisme que de celui du fédéralisme.
(par exemple la possibilité de légiférer dans tous les domaines,
de s'ingérer dans les compétences des provinces, et de retenir et
de rejeter la législation provinciale.) Le fait qu'on y ait rarement
recours ne rend pas, pour autant, ces pouvoirs inexistants. De plus,
le seul fait quelles existent fait régner un certain climat, une
tradition politique nationale de considérer Ottawa comme le gouvernement
dominant et les autres comme des rejetons éloignés.
Au-delà
du discours habituel sur le nombre et l'identité des diverses « nations »
du Canada, ce déséquilibre fait l'objet d'un véritable statu quo
rigide.
Si
les Canadiens sont sérieux dans leurs revendications au gouvernement
central en ce qui touche au fédéralisme, les relations législatives
et politiques entre Ottawa et les provinces devraient être complètement
rebâties autour du concept de coordination plutôt que celui de subordination.
Tous les grands tenants du fédéralisme au Québec ont insisté avec
conviction sur ce point, depuis feu André Laurendeau, jusqu'à la
personnalité très respectée qu'est Claude Ryan.
En
tant que modèle à suivre, le fédéralisme, en 1867, n'était pas aussi
important que la Cour suprême le prétend. Il ne valait pas mieux
en 1982. La plupart des experts reconnaissent que la Charte des
Droits a amoindri la place du principe fédéral dans notre culture
politique. La première section de la Charte établit que, dans une
« société libre et démocratique », le droit doit s'exercer
selon des limites raisonnables. Lorsqu'il arrive que des juges aient
à interpréter cette partie clé de la Charte lors de débats constitutionnels,
on ne leur dit jamais de prendre en considération la nature fédérale
du Canada. Si nous devons adopter le fédéralisme comme modèle, ne
serait-il pas légitime que notre Charte proclame au monde que nous
sommes une confédération libre et démocratique ?
Alors,
si la question de l'unité s'apaise un jour, la modernisation des
institutions de manière à les rendre compatibles avec l'esprit du
fédéralisme devrait tenir un rôle central sur la scène des prises
de décisions politiques canadiennes. Cela impliquerait, d'abord
et avant tout, un nouveau mécanisme des nominations pour ce qui
est du judiciaire. La Cour suprême ne devrait pas être purement
et simplement nommée par le premier ministre. Cette méthode n'a
rien à voir avec le fédéralisme et discrédite la légitimité du tribunal.
On peut se targuer
du même argument en ce qui concerne le Sénat. Dans les confédérations
modernes comme la Belgique et l'Allemagne, des chambres législatives
secondaires servent de relais utiles à la coordination entre partenaires.
La Confédération canadienne ne bénéficie pas d'un dispositif permanent
permettant cette coordination au jour le jour : « Là où les
sénateurs sont nommés par le gouvernement fédéral, comme c'est le
cas au Canada, ces derniers n'ont pas la moindre crédibilité comme
représentants des intérêts régionaux, même lorsqu'ils résident dans
les régions qu'ils représentent. »
En
totalité, bien trop souvent au Canada, renforcer le fédéralisme
signifie raffermir le pouvoir central. Une réforme du Sénat nous
procurerait une confédération plus saine en donnant aux autorités
provinciales accès aux prises de décisions législatives, pour permettre
ainsi un peu plus de supervision et d'équilibre dans le fonctionnement
de nos institutions.
La
garantie du fédéralisme au Canada demandera également une réduction
des pouvoirs du premier ministre. Jean Chrétien dispose des pouvoirs
d'un empereur, comme nous l'a rappelé Donald Savoie, ancien président
de l'Association des sciences politiques du Canada et membre du
cercle libéral du Nouveau-Brunswick. Dans l'entourage du premier
ministre, selon le Professeur Savoie, « la dissension, et bien
sūr la défiance, sont inexistantes. » et, « concentrer
autant de pouvoirs entre les mains d'une seule personne entourée
de courtisans peut avoir des conséquences lourdes de danger. »
Changer
la façon dont on nomme les juges de la Cour suprême et redessiner
le Sénat réduiraient de façon significative les pouvoirs du premier
ministre. Que peut-on faire d'autre ? Il me semble que la pratique
actuelle de conférences au coup par coup entre le fédéral et les
provinces devrait être supplantée par un Conseil fédéral, coprésidé
par le premier ministre et par un représentant du groupe des élus
provinciaux. La procédure actuelle, qui permet à Ottawa de dicter
l'ordre du jour et de diriger les réunions, est bien le reflet de
ce qui ne va pas dans la pratique du fédéralisme au Canada.
Quoiqu'il
puisse arriver à la Confédération canadienne dans les années qui
s'en viennent, je continuerai, évidemment, à dire à mes enfants
que le Canada mérite sa réputation de pays extraordinaire. J'y mettrai
toutefois un bémol, en ajoutant que notre système politique n'est
pas à la mesure de notre réputation à l'étranger. Nous parlons plus
de fédéralisme que nous ne le mettons en pratique dans nos institutions.
Si jamais nous parvenons à nous sortir de l'impasse dans laquelle
nous nous trouvons avec le Québec, nous devrions nous mettre à agir
plus et à parler moins.
Un
pays tel que le Canada a beaucoup à apporter au reste du monde et
le Québec pourrait y contribuer grandement. À suivre.
(traduit
de l'anglais par Henriette Gezundhajt)
|