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Guy LaforestDeuxième article de Guy Laforest

Le Principe de réalité

Au cours de la dernière décennie, j'ai passé un temps considérable à tenter de comprendre l'évolution du Québec et du conflit national à propos du fédéralisme, qui ne se contente pas de diviser les francophones du Québec et les anglophones du Canada mais qui met également dos à dos deux factions de l'élite québécoise.

Presque dix ans après l'échec de l'Accord du Lac Meech, notre régime est toujours paralysé. À Ottawa comme à Québec, les principaux acteurs sont plus amers que jamais. Comme deux boxeurs professionnels sur le déclin, Jean Chrétien et Lucien Bouchard s'esquivent dans une sorte de ronde, sans jamais être capable de mettre l'autre à terre. Cette danse est symbolique de notre impuissance politique. Cependant les Canadiens et les Québécois méritent mieux que le cocktail acerbe et rancunier que leur servent leurs dirigeants politiques. Ils valent bien qu'on réhausse la barre du défi.

La semaine dernière, j'ai déclaré que trouver de nouveaux moyens d'institutionnaliser les principes fédéraux auxquels les Canadiens se sont résolus depuis longtemps, est l'une des missions fondamentales dont nous pourrions enfin nous occuper, si la question de l'unité nationale cessait de tenir le devant de la scène. En outre, il y a d'autres tâches dont nous pourrions nous charger pour améliorer les conditions des minorités linguistiques et ethniques, non seulement dans notre pays, mais à travers le monde.

Isaiah Berlin, l'un des plus grands penseur de ce siècle, était convaincu qu'un monde réduit à une culture unique équivaudrait à un monde sans culture. En travaillant de concert, le Canada et le Québec pourraient remarquablement apporter leur contribution au débat qui se manifeste mondialement sur la question de la diversité linguistique et culturelle. Toutes les langues sont des joyaux qui enrichissent le genre humain. Or, il se trouve que le Canada se caractérise par le fait qu'il est le berceau de deux idiomes - l'anglais et le français - qui sont parlés et étudiés dans tous les recoins de la planète.

Les deux langues ont entretenu les identités culturelles en conflit au Canada, et au Québec, où elles ont renversé les rôles de majorité et minorité. De cette tension est née une attitude distincte et légitime. La capacité qu'à le Canada d'aménager la lutte entre les Anglais et les Français au sein de ses institutions publiques, est se qui a rendu l'expérience politique canadienne exemplaire en des lieux tels que l'Espagne, l'Afrique du Sud et l'Europe de l'Est.

En 2001, le Canada accueillera le prochain Sommet des Amériques dans la ville de Québec. En plus des éternelles discussions sur l'élargissement du l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), je pense que l'intégration des Amériques sur le plan politique ne va pas tarder à devenir une question pressante. Si on prend en considération le fait que la population de l'hémisphère atteindra un milliard autour de 2025, ce ne sera pas une mince tâche.

Le Canada pourrait prendre une part importante dans le soutien du dialogue politique entre les États-Unis et les pays d'Amériques latine. Depuis quelques années, le Canada a réussi à cultiver des liens plus étroits avec l'Amérique latine. Nous sommes devenus des membres actifs de l'Organisation des États Américains, et avons établi de solides relations bilatérales - ce qui nous a permis d'agir en faisant contrepoids aux États-Unis - avec des pays tels que le Mexique et le Chili.

D'un point de vue plus modeste, le Québec s'est également imposé de façon dynamique dans la région par le biais de ses réseaux de délégations et de bureaux. Le Québec a un passé catholique; le cran qu'il faut pour cultiver, en Amérique du Nord, une société avancée sur le plan technologique, qui tourne dans une langue autre que l'Anglais; et une bonne compréhension des liens entre les personnes et les communautés bercées de théories thomistiques sur ce qui a trait au social comme au politique. De plus, le Québec forme, en ce moment, un nombre impressionnant d'étudiants hispanophones dans son réseau d'écoles internationales de pointe. Ce sont là des atouts inestimables lorsqu'il s'agit de traiter avec l'Amérique Latine

Il découle de tout cela que le Canada et le Québec pourraient s'entendre d'un commun accord pour retirer les questions de diversité culturelle et de justice sociale de l'ordre du jour de l'intégration des Amériques.

Ainsi, si le Canada se sort jamais de la question de l'unité, l'avenir semble prometteur par divers aspects.

Mais malheureusement, on ne peut pas fermer les yeux bien longtemps sur le principe de réalité. En vérité, il suffit de jeter un regard sur nos cicatrices et nos crevasses politiques pour se rendre compte de combien il sera difficile d'accéder à un équilibre entre les revendications antagonistes de l'unité du Canada et de l'autonomie du Québec. La réalité est que nous ne l'avons pas encore trouvé.

Il ne servirait à rien de nier l'évidence. Le Québec est assez grand, moderne et riche pour être un pays indépendant et prospère.

D'un autre côté, il serait fou de prétendre qu'il n'y a pas du tout de place pour l'autodétermination du Québec au sein du Canada. Il y a seulement un an, la Court suprême a statué dans le renvoi en cassation relatif à la sécession du Québec en décrétant que le droit à l'autodétermination du Québec est respecté au Canada.

Cependant, en évaluant la nature et le degré d'autonomie du Québec, la Cour a oublié de prendre en compte quelques questions primordiales : Est-ce qu'on peut modifier la constitution sans le consentement du Québec ? Est-ce qu'on peut abroger les lois concernant le Québec dans son consentement ? Est-ce que ces cas de figure se sont déjà produit par le passé et sont-t-il à craindre dans l'avenir ?

Si la réponse à ces questions est "oui", alors je pense qu'aucun discours rassurant sur des lendemains radieux ne nous aidera à passer au travers du danger de crise qu'encoure notre régime fédéral.

Par de nombreux aspects, le Québec est au Canada ce que le Kosovo était à la Serbie; c'est le cœur historique et géographique du Canada. Pour plus d'un Canadien, le pays est impensable sans la péninsule gaspésienne, que Cartier a foulé du pied, sans la ville de Québec où Montcalm et Wolfe sont morts après avoir vaillamment combattu, sans Montréal, le véritable lieu de rencontre entre les Anglais et les Français.

Peut-être les souverainistes québécois ont-ils passé trop de temps à boire du Champagne à Paris pour prendre le temps de lire Thucydide, le maître grec antique du réalisme politique. La lecture scrupuleuse de Thucydide nous aide à mieux comprendre en quoi il est plus que probable que le Canada s'opposerait farouchement à la division de ses terres et à la réduction de sa position dans le monde - deux conséquences majeures résultant du retrait du Québec.

Le Canada n'est évidemment pas la Serbie. Personne à Ottawa n'a menacé le Québec de purification ethnique, bien que certains scénarios partitionnistes l'aient évoquée. Est-il exagéré de dire que l'on pourrait recourir à la force pour freiner les aspirations indépendantistes du Québec? Je ne le crois pas.

Voici les réfléxions sur la question de l'historien canadien aujourd'hui disparu, Kenneth McNaught : « Au Canada, l'usage de la force brute ne se fait pas en vertu du droit constitutionnel de porter des armes pour le droit à la vie, à la liberté et au bonheur, mais bien au nom de la paix, de l'ordre et du bon gouvernement; et il ne s'agit pas là d'un simple abstraction théorique dite en passant. [...] Notre histoire est remplie d'exemples illustrant notre tendance innée à soutenir de actions militaires éclair visant à réprimer des contestations « illégales » qui défient l'autorité en place. [ ... ] Il y a infiniment plus d'installations canadiennes au Québec - gouvernementales, commerciales et militaires - qu'il n'y avait de propriétés fédérales dans le sud des États-Unis. [ ...] Le gouvernement fédéral a l'obligation de garantir la sécurité de ces dernières, mais en plus, il lui incombe de protéger la liberté et la sécurité des citoyens canadiens, y compris ceux qui s'opposent à une déclaration unilatérale d'indépendance [ ... ]. »

Ces phrases ont été écrites il y a près d'une décennie. J'y vois le meilleur phare de la réaction primaire des élites politiques et intellectuelles du Canada de langue anglaise aussi bien au dernier référendum québécois qu'à toute initiative similaire à l'avenir !

Chacun de nous a le droit de rêver d'une vie après le débat sur l'unité. Cependant, je pense que la plupart des Canadiens savent au fond de leur cœur qu'il débuteront le prochain millénaire avec ce problème en suspens. Les questions brûlantes, avec tout l'orage qui les accompagne, ne peuvent pas simplement s'évaporer.

(Traduit de l’anglais par Henriette Gezundhajt)