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Premier
article de Ovide Mercredi
Le danger
d'un Canada pratiquant l'exclusion
Imaginons qu'à
un certain moment, dans le futur, le Canada trouve une solution
satis-faisante aux défis que pose l'existence de deux nations à
l'intérieur d'un même pays. Demandons-nous ensuite quels devraient
être, le lendemain, nos préoccupations nationales et nos buts ?
Quels nouveaux défis pourraient ou devraient combler le vide qui
va s'ensuivre ? Malheureusement, pour la plupart des Canadiens,
l'unité nationale est un problème qui ne touche que l'État, majoritairement
anglophone, et ses minorités francophones. Mais le peuple autochtone
voit d'une façon différente l'avenir du pays et la question de l'u-nité.
L'unité canadienne n'est pas exclusivement le fait du colonisateur
blanc, pas plus que le peuple autochtone n'est destiné à subir l'exil,
hors de sa terre ancestrale. J'imagine donc deux scénarios possibles
au lendemain des débats sur l'unité, celui d'un Canada où règne
l'exclusion, celui d'un Canada inclusif. Le premier scénario, celui
d'un Canada fermé, sup-pose que le Québec et le reste du Canada
en sont arrivés à une entente qui réunit anglophones et fran-cophones
mais qui exclut, une fois de plus, les peuples autochtones des pourparlers
sur l'unité. Est-ce un scé-nario trop cynique ? Peut-être. Mais
l'histoire, et notre expérience actuelle au Canada, offrent plusieurs
exemples d'une telle marginalisation des peuples autochtones. Il
suffit d'évoquer la vision qui a inspiré la Confédération de 1867
et, plus récemment, l'Accord du lac Meech. Il sera question du deuxième
scénario, celui d'un Canada inclusif, plus tard. Commençons par
évoquer ce qu'il adviendrait dans le cas dans un Canada fermé le
« lendemain ».
J 'ai peine à imaginer qu'une telle chose puisse encore se produire.
Comment l'unité nationale pourrait-elle être réalisée sans
la participation du peu-ple qui possède un droit ancestral sur le
sol que le Canada revendique comme son territoire ? Les peuples autochtones
ont toujours craint qu'une démarche entreprise pour rebâtir le Canada
sans eux ne réussisse qu'au prix de leurs droits, y compris leur souveraineté
sur leurs pays et territoires. Dans ce scé-nario, ces craintes s'avèrent
fondées. La raison invoquée par le gouvernement du Canada pour exclure
une fois de plus les peuples autochtones, est la même que lors des
négociations sur l'Accord du lac Meech. On nous a dit que nos revendications com-pliqueraient les choses
et détourneraient l'attention de la question essentielle à la survie
du pays - le statut du Québec à l'intérieur du Canada. On nous a assurés que la question de notre place
au sein au Canada serait abordée plus tard, une fois réalisée l'unité
entre le Québec et le reste de la fédération. Dans ce scénario, seulement deux groupes
sont considérés comme étant les architectes naturels de la survie
du Canada : les Anglais et les Français. Ce grand exploit (du moins
ce qui paraît tel aux yeux du colonisateur) est accueilli avec allégresse
dans tout le pays, sauf dans les communautés autochtones. Les deux titans ont fini
de se disputer des miettes de pouvoir et de juridiction - c'est leur
façon de bâtir l'unité - mais que reste-t-il en partage aux peuples
autochtones ? Une fois de plus, les gouvernements n'ont pas com-pris
que d'accepter les peuples autochtones comme partenaires égaux dans
le processus de fondation d'un nouveau Canada est la seule voie vers
la justice et la réconciliation. Il n'en n'existe pas d'autre. Sans
la participation des peuples autochtones, nul ne trou-vera l'intangible
ingrédient nécessaire pour mettre fin aux désaccords, à la séparation
et aux conflicts régionaux. Établir la paix entre le Québec et le
reste du pays sans réaliser l'unité avec les peuples autochtones,
c'est répéter le geste des Pères blancs de la Confédération à Charlottetown
: bâtir un pays à l'intention de deux races sans tenir compte des
pre-miers habitants, comme si la question ne les concer-nait pas,
comme s'ils étaient un obstacle au rêve de construire un nouveau pays.
On est en droit de se demander si les politiciens blancs réalisent
que l'avenir appartient à tous et non seulement à quelques élus. À
titre de peuples dis-tincts, les populations autochtones ont le droit
de forger leur propre destinée; continuer de les exclure compromet
l'immense potentiel qu'offre ce pays qui se glorifie d'être un refuge
pour des gens de cultures différentes. L'argument selon lequel le
rôle que nous aurons à jouer dans l'avenir du pays pourra être discuté
qu'une fois l'unité nationale achevée ne tient pas compte de notre
histoire. Nous avons vécu sur ces terres pendant des siècles. Anglais
et Français y auraient-ils davan-tage droit que nous ? Si oui, au
nom de quel principe ? Celui du droit d'occupation ? Celui de la supériorité raciale ? Nos origines
dans ce pays précèdent de plusieurs siècles l'arrivée des colons français
et anglais. Comment ne pas tenir compte de ce fait ? Nous reconnaissons
que la participation des peu-ples autochtones à la restructuration
du Canada peut rendre plus complexe la quête de l'unité. Mais les
exclure, sous prétexte que trop de défis augmentent les chances d'échec
des pourparlers, est malhonnête et lâche. Favoriser l'opportunisme
politique plutôt que d'affronter la réalité va à l'encontre des principes
de démocratie et de justice chers au coeur des Canadiens. La réaffirmation
du statu quo - celui des « deux peuples fondateurs » - c'est la trahison
d'une vision plus noble qui réclame l'établissement d'un nouveau pays
incluant tous les citoyens, y compris les peuples autochtones. En
perpétuant le mythe des « deux peu-ples fondateurs » le Canada choisit
de demeurer un état-nation enraciné dans une identité nationale désuète.
Malheureusement, pour la plupart des Canadiens qui ont voté « oui
» lors du référendum pour décider si le Québec devait demeurer dans
la Confédération, l'exclusion des peuples autochtones était un faible
prix à payer pour préserver l'unité nationale. Très canadien, n'est-ce
pas ? Quelque part au Canada, une Ancienne hoche la tête, incrédule.
Gentiment, elle dit à ses petits-enfants : < Mes enfants, les Blancs
ne sont pas encore prêts à nous accepter. Nous devons attendre. La
route qui s'étend devant nous ne sera pas facile. Ce fut difficile
pour nous, et pour vous ce sera peut-être pire, mais nous ne devons
jamais cesser d'espérer. Le moment viendra où les
gouvernements blancs devront honorer la promesse faite à notre peuple
il y a longtemps. Le Créateur est bon. Un jour, notre route deviendra
plus facile. Soyez patients, chers enfants, vous verrez ce jour de
vos propres yeux.» Quelque part ailleurs, une ligne hydro-électrique
s'effondre avec fracas sur le « NOUVEAU CANADA ». Dans les salles
d'assemblées autochtones de tout le pays, un débat sur la grande trahison
fait rage. Certains leaders des Premières Nations recomman-dent la
désobéissance civile non-violente. Pour la pre-mière fois, plusieurs Autochtones
admettent que la séparation et la souveraineté des Premieres Nations
est la seule option valable. Ailleurs, dans les antres du pouvoir
du Nouveau Canada, les forces policières sont mises en état d'alerte
dans le but de maintenir la paix et l'ordre. Partout au pays, les
politiciens blancs exortent au calme les Autochtones. Une délégation,
composée d'Anciens et leaders influents des Premières Nations, se
rend aux Nations Unies pour obtenir le respect de nos droits légitimes,
y compris notre droit à l'auto-détermination. Les peuples aborigènes
du monde entier se joignent à la demande d'établir un mécanisme parrainé
par les Nations-Unis, afin de libérer les peuples et les terres autochtones
de toute emprise coloniale. Anciens et visionaires autochtones accueillent
ce geste comme l'accomplissement d'anciennes prophéties annonçant
l'établissement d'un nouveau monde de paix et d'harmonie pour tous
les peuples, plutôt qu'un monde contrôlé par les États-nations. Entre-temps,
le Nouveau Canada célèbre avec arro-gance sa chère unité. Et
la vie continue dans le reste du pays. |