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Ovide MercrediDeuxième article de Ovide Mercredi

Un Canada d'exclusion : un millénaire de respect et de tolérance

L'unité d'un pays est une chose exigeante. Ni les mythes patriotiques, ni la fierté à l'égard de ce pays, si beau soit-il, ne suffisent à la réaliser. Ainsi que les pères d'un Canada nouveau - un Canada qui aurait enfin résolu la question de son unité - le découvriraient, l'unité nationale per se doit céder le pas à la satisfaction des besoins de la population. Un pays, c'est plus qu'un ensemble d'institutions gouvernementales - locales, provinciales ou nationales. C'est certainement plus qu'une « identité nationale » fictive ou qu'un drapeau symbolique. C'est plus que son art, sa musique ou son cinéma. Ce qui donne un sens au pays, c'est sa population et les besoins de celle-ci. C'est la sauvegarde de son cadre naturel et de toutes les formes de vie qui s'y déploient; c'est la permanence de la société dans la paix et la convivialité. Bref, c'est la qualité de vie dont jouissent tous ses citoyens - et non pas seulement les plus riches ou les plus chanceux d'entre eux. Les besoins des Autochtones sont aujourd'hui nombreux et divers. Pendant des années, on nous a maintenus dans l'isolement et l'exclusion et l'on a bafoué nos droits. Cela a entraîné pour nous l'exil loin de nos terres ancestrales, le démantèlement de notre économie et le déclin de notre culture traditionnelle. On a nié notre droit à l'autonomie, et l'on nous a réduits à l'état de pauvreté déplorable qui nous caractérise aujourd'hui dans tout le Canada. Or, fermer les yeux sur les besoins des Autochtones, ainsi que les élites politiques et économiques du Canada l'ont trop souvent fait, ou les ignorer parce qu'ils seraient périphériques à l'édification d'un pays uni et fort, ne peut que compromettre l'avenir de ce pays lui-même. Depuis longtemps, le Québec soutient que l'unité ne peut plus prendre appui sur des con-cepts fédéraux périmés. Autrement dit, le temps est venu de construire ici un pays plus juste ; affirmer cela, c'est dire que le Canada est perfectible. À cette fin, édifier un pays reposant sur des principes d'inclusion et de partage serait largement préférable à la perpétuation d'un État qui sert avant tout les besoins des citadins. Dans cette nécessaire entreprise, nous devons prendre en compte les attentes et les aspirations de tous : celles des Autochtones comme celles des minorités visibles et des femmes, celles de l'Ouest comme celles du Québec. Les Autochtones aspirent principalement à se réap-proprier, pour les mettre en valeur, leurs cultures et leurs langues battues en brèche ; à posséder leur territoire ainsi que les richesses qui s'y trouvent ; à restaurer leur économie ; à se doter à nouveau de gouverne-ments qui, fondés sur le concept indigène de démocratie par consensus, apporteront à leurs populations la gouverne que le Canada n'a pas su leur offrir. Notre vision des choses fait une large place au respect des droits civiques et humains ainsi qu'à la liberté, pour chaque individu, de participer à la vie du pays sans être en butte à la discrimination, au racisme ou à la pauvreté. Dans un Canada qui ne freinerait plus leurs aspirations, nos peuples pourraient enfin être eux-mêmes et progresser dans la voie qui est la leur, tout en participant activement à la vie du pays.

Supposons donc que le Canada atteigne cette unité tant espérée. Supposons que le fédéralisme ait été transformé de façon à satisfaire aux besoins de tous : ceux des Autochtones, ceux du Québec, ceux des minorités visibles, ceux des femmes, ceux de l'Ouest. J'aimerais toutefois rappeler que toutes ces victoires n'auront de sens que si elles sont soutenues par une action concertée des gouverne-ments et de la population. Cela étant acquis, que reste-t- il à faire, au lendemain du grand jour ? Premièrement, il reste à améliorer la condition autochtone. Pour la première fois dans l'histoire du Canada, la Constitution proclame la nécessité de mesures concrètes à l'appui des droits des Autochtones : Premières Nations, Inuit et Métis. Seules de telles garanties constitutionnelles peuvent mettre un terme à la marginalisation. La première mesure qui s'impose, dans ce Canada nouveau, c'est d'élargir les perspectives d'avenir des jeunes Autochtones. Pour ces derniers, comme pour leurs peuples, les voies de l'avenir sont demeurées bouchées jusqu'à maintenant, dans un pays pourtant l'un des plus riches au monde. Grâce à la réforme constitutionnelle, les Autochtones n'ont plus à faire la preuve des droits que divers traités leur ont conférés en matière de territoire, de richesses naturelles et d'autonomie gouvernementale. Plutôt que de gaspiller leurs maigres ressources humaines et financières à faire reconnaître leurs droits par des gouvernements blancs, ils peuvent désormais canaliser leurs énergies vers la restauration de leurs cultures, de leurs langues et de leurs économies. Deuxièmement, il reste à assurer le bien-être de toute la population. Pour mettre fin à la pauvreté, il faut créer un régime pancanadien où seront impliqués tous les gouvernements, y compris les gouvernements autochtones désormais reconnus par la nouvelle Constitution. Dans un pays civilisé, on ne saurait abandonner la qualité de vie des citoyens aux aléas d'un régime de libre entreprise, qui enrichit quelques citoyens aux dépens de tous les autres. Le Canada, ayant adopté de nouvelles valeurs d'inclusion et d'égalité, doit rompre avec les façons de faire qui ont été les siennes au cours du siècle qui s'achève. Dans cet esprit, le Canada doit reconnaître aux plus démunis une voix au chapitre dans la définition des moyens à prendre pour éradiquer la pauvreté. La tâche sera lourde : d'une part, il s'agit de partager la richesse actuelle par une répartition plus équitable des ressources fiscales entre les divers gouvernements; d'autre part, il s'agit de générer une nouvelle richesse grâce à des politiques de développement économique qui s'étendent à toutes les régions. Faute d'un solide appui de la part du gouvernement à des services d'éducation et de santé gratuits, l'élévation du niveau de vie restera l'apanage de rares individus. (Or, ai-je oublié de le préciser ?, la Constitution du Canada nouveau fait de l'éducation et de la santé deux des droits humains les plus fondamentaux reconnus à tous les citoyens.) Il nous reste, troisièmement, à juger sans complaisance la façon dont les gouvernements passés, complices de la grande industrie, ont saccagé le milieu naturel. On doit mettre sur pied un plan national pour sauver l'environnement. Il ne s'agit pas de s'opposer au développement, mais de nous engager plus résolument à préserver notre environ-nement, que ce soit l'air, le sol ou l'eau, conformé-ment au principe de « développement durable ». (À ce propos, ma boule de cristal me signale la présence, dans la nouvelle Constitution, d'une disposition assurant la protection et la restauration du milieu naturel, au profit des générations à venir. C'est là un des principes de gestion indigènes que le Canada nouveau a décidé d'adopter pour garantir sa propre survie.) Notre nouvelle Constitution pose également, comme principe fondamental, la tolérance envers la diversité raciale et culturelle. À cet égard, le visage du Canada a beaucoup changé au cours du dernier siècle, grâce à l'amélioration des politiques en matière d'immigration. Mais il reste encore à concevoir un plan qui permettra de construire une société qui ne tolérera aucune forme de racisme ou de discrimination. Dans un monde où règnent les tensions ethniques et raciales, le pari d'une société tolérante et respectueuse offrirait au reste du monde un modèle d'harmonie dont il a bien besoin. Le Canada doit enfin, quatrièmement, se doter de nouvelles institutions gouvernementales, afin d'augmenter la participation des citoyens, en remplacement du système de représentation actuel qui ne protège que les élites au pouvoir et les provinces les plus densément peuplées. On a, bien sûr, aboli le Sénat. On a créé un nouvel organisme, chargé de gouverner collégialement le pays et de mettre en oeuvre les changements qui feront droit aux revendications des Autochtones et à celles du Québec. On considère dorénavant que, pour gouverner le pays enfin unifié, il vaut mieux partager équitablement le pouvoir et la richesse que de poursuivre les luttes dont ceux-ci étaient l'objet sous le régime fédéral. Oui. Lorsque tous les Canadiens auront adopté cette nouvelle vision du pays et reconnu sa nouvelle Constitution, alors s'amorcera pour eux une tâche exigeante : l'édification d'une véritable civilisation. Le prix à payer pour l'unité du Canada vous paraît-il trop élevé ?