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Allan GotliebPremier article de Allan Gotlieb

La politique étrangère du Canada au XXIe siècle

L'histoire de la politique étrangère du Canada est relativement simple : avant la première guerre mondiale, tout se décidait à Londres ; entre les deux guerres, elle était isolationniste, sauf dans les cas où nous soutenions les Britanniques ( ce que nous avons fait même lorsque cela était en contradiction avec notre intérêt national ) ; et pendant la seconde guerre mondiale et la guerre froide, elle consistait à maintenir la paix et la sécurité internationales, en tant que membre de l'OTAN et en tant que principal pouvoir médiateur de l'ONU pour chercher à proposer des solutions.

Que devrait devenir la politique étrangère du Canada dans les années à venir ? Cela dépendra de nos intérêts et de nos valeurs. Mais, cela dépendra également d'une grande inconnue : le type d'ordre international qui prévaudra au siècle prochain.

Comment peut-on définir le climat de l'après-guerre froide. Elle n'a que dix ans et la réalité a démenti les prédictions des prophètes en échouant dans la production d'un « nouvel ordre mondial » plus harmonieux. Au lieu de cela, elle a produit un paysage international sans aucun précédent dans l'Histoire moderne.

L'après-guerre froide se caractérise par la distribution des pouvoirs la plus asymétrique qu'on ait pu connaître depuis, peut-être, l'empire romain. Contrairement à ce qui a pu se passer pendant la plus grande partie de l'ère industrielle, les États-Unis sont seuls à occuper le poste de commandement dans tous les domaines des hautes technologies.

La bourse américaine représente plus de la moitié des parts du capital du marché mondial. Pendant ce temps, l'économie de la Russie est en déclin constant, la croissance économique européenne est en stagnation, et l'économie d'une grande partie de l'Asie est très agitée.

Le pouvoir militaire des États-Unis est sorti vainqueur de la guerre au Kosovo, et tous les alliés de l'Amérique ( ainsi que ses ennemis ) en sont conscients. Le pouvoir militaire des États-Unis est de plus en plus avancé par rapport à leurs amis, dont de nombreux dirigeants prônent, pleins d'espoir, l'importance de leur « force tranquille ».

Du fait de l'hégémonie des États-Unis, l'OTAN est passée du rôle d'alliance défensive à celui de première force du maintien de la paix dans le monde, alors que les Nations Unies sont de plus en plus marginalisées.

Cependant, la concentration asymétrique des pouvoirs n'est pas la seule caractéristique insolite de l'ère de l'après-guerre froide. Il y en a d'autres.

  • L'émergence d'un nouveau signe des temps. Les droits de la personne et l'humanitaire sont devenus primordiaux parmi les préoccupations du public, et, il en résulte une tendance croissante à rejeter la souveraineté nationale considérée comme un mur légal derrière lequel il est possible de se retrancher pour commettre des atrocités.

  • Guerres civiles et effritement des états. Les conflits intérieurs, et non plus des agressions entre états, sont devenus, aujourd'hui, une menace suprême pour la paix internationale. Il en est de même pour ce qui est de la prolifération d'états qui fabriquent des armes nucléaires et de celle d'états malfaisants qui ont accès à des armes de destruction massive.

  • L'élaboration d'une solution juridique face au comportement des états. Ce phénomène s'illustre notamment par, l'augmentation de procédures judiciaires au sein de la nouvelle Organisation internationale du commerce, par la mise en place d'une cour criminelle internationale et de tribunaux ad hoc pour instruire les crimes contre l'humanité.

Dans le contexte de l'après-guerre froide, la politique étrangère du Canada s'est détournée de ses préoccupations traditionnelles de sécurité internationale pour aller en direction d'un accroissement commercial et de la promotion de la « sécurité de l'humanité », sans vraiment chercher à relier les deux aspects. Il n'y a pas de véritable avantage à vouloir adopter ces valeurs selon une stratégie englobante, comme celle de la poursuite d'un programme de sécurité humaine. Certains de nos objectifs sont égoïstes, d'autres non.

Si, au cours du siècle prochain, l'intérêt que porte le Canada au climat international ne diffère pas considérablement de celui qu'il lui montre aujourd'hui, on peut certainement entrevoir un foisonnement d'objectifs - certains d'ordre économique, d'autres d'ordre politique, et d'autres encore d'ordre humanitaire - pour servir de fondements à notre politique étrangère.

Parmi eux, il y aura fort probablement : la recherche, sur le plan mondial, d'avantages économiques pour le Canada ; l'atteinte d'un accès plus sûr aux marchés américains ; la capacité à participer aux initiatives de maintien de la paix, à la protection des droits de la personne, et aux combats contre la pauvreté.

La réalisation de ses objectifs, pour le Canada, dépend grandement d'un facteur primordial : l'influence que nous pouvons réussir à maintenir au-delà de nos frontières. Celle-ci dépendra à son tour de la façon dont nous apprendrons à apprécier ce que nous possédons déjà, et de la façon dont nous nous en servons.

Au premier rang de ces avantages dont nous disposons, figurent nos relations privilégiées avec les États-Unis. Notre capacité à influencer la politique étrangère des États-Unis surpasse de loin n'importe quelle autre manière à laquelle nous pourrions penser pour influer sur le cours des événements internationaux. La voix du Canada est écoutée avec le plus grand respect dans les couloirs du pouvoir américain, un peu comme la voix d'un membre de la famille. Les Canadiens feront une terrible erreur s'ils échouent en cela.

Un des autres avantages clés, souvent sous-estimé par les Canadiens, est l'affinité culturelle et historique que possède le Canada avec l'Europe. Au cours des années, la plupart des dirigeants politiques canadiens ont eu bien du mal à traiter avec les Européens, y compris avec les Britanniques. Ils n'ont vraiment pas mesuré l'importance de l'avènement du super-pouvoir qu'est devenu l'Europe. Sans son appui, bien peu d'initiatives internationales pourront prendre leur essor.

Un des exemples les plus frappants de notre tendance à mésestimer cet avantage et l'attitude provocante dont nous avons fait preuve lors de notre controverse sur l'industrie de la pêche avec l'Espagne. Cela a porté atteinte à nos relations avec l'Union européenne pendant une longue période de temps.

Parmi les avantages du Canada, il en existe un troisième, c'est que sa population est internationaliste dans sa façon de voir les choses et qu'elle soutient les combats humanitaires. Cela donne au Canada une place de choix pour lui permettre de contribuer au défi du nouveau millénaire : définir la portée des interventions humanitaires et les rendre plus efficaces.

Cependant pour tirer profit de cette position, le Canada se doit d'adopter une logique cohérente dans sa reconnaissance des droits de la personne. Le gouvernement actuel n'a pas toujours agi en conséquence ( bien qu'il faille lui reconnaître de récents efforts pour prendre de la distance par rapport au régime oppressif de Castro à Cuba. )

Il est tout aussi important que la population canadienne prenne conscience que sans la nécessité de s'engager dans une « force dure », comme une véritable expertise militaire, nos efforts de participation aux interventions humanitaires seront considérés comme des professions de foi plutôt que comme un véritable engagement national.

Au cours de l'Histoire, l'un des atouts du Canada, et non des moindres, a été ses réseaux de praticiens de talent dans le domaine des relations étrangères. Mais, ces dernières années, ce qui était un point fort a été gâché, voire malmené. La politique implacable de diplomates se mettant au service d'une promotion commerciale a eu de fâcheuses conséquences sur l'influence du Canada sur la scène mondiale. 

Il n'existe pas d'élément plus critique en politique étrangère que les ressources humaines dont on se sert pour la mettre en place et la conduire. La connaissance des langues étrangères, des cultures et de l'Histoire, la capacité d'analyse, un excellent discernement parfait par une expérience soutenue - ce sont là les ingrédients principaux de la recette pour élaborer des diplomates d'influence et des conseillers en politique étrangère.

Hélas, de nos jours, cette recette est rarement suivie. Nous pouvons toujours faire du bruit sur la place mondiale, si nous n'avons rien d'intelligent et de constructif à dire, qui voudra nous écouter ?

Pour finir, l'une de nos principales forces est notre tradition juridique. Alors que s'estompent les distinctions entre la souveraineté nationale et la juridiction locale, alors que grandit le souci d'éradiquer le crime international, alors que des révisions quasi judiciaires mettent un frein de plus en plus contraignant aux pratiques économiques internationales, l'un des instruments d'influences capital sera la participation des juristes de la nation, des diplomates avec une formation et une tradition juridiques.

Presque tout au long du XXe siècle, le droit international s'est vu marginalisé. Cela est en train de changer rapidement. Il convient de noter que la cote du Canada jusqu'à la création récente de l'Organisation internationale du commerce n'a pas été très bonne. Si nous voulons voir un accroissement de nos valeurs et de nos intérêts sur la scène internationale, les Canadiens doivent se tenir prêts à investir dans la formation d'un excellent réseau d'experts dans le domaine du droit international. 

Évidemment, il y a peu de prestige à subventionner et à faire bon usage d'un tel apanage. Il n'y a certainement pas là de quoi faire les manchettes. Cela constitue pourtant le matériau de base de l'influence, sans laquelle les Canadiens ne pourront jamais se distinguer sur le plan mondial.