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Deuxième
article de Allan Gotlieb
Le
plus grand défi de la politique étrangère du Canada
«
La plus grande menace pour la survie du Canada n'est plus celle
d'une frappe militaire, mais les soubresauts de l'économie américaine
et de son industrie du spectacle. » Voila ce qu'écrivait Janice
Gross Stein, la semaine derrière. Si c'est bien la plus grande menace
à laquelle le Canada doit faire face, nous pouvons nous considérer
comme une nation bénie. Mais cela est-il un véritable reflet de
la réalité ?
Le
Canada a joui d'un siècle et demi de paix avec les États-Unis. Et,
grâce à la prospérité qui a découlé de ces bonnes relations, plus
d'un tiers de notre richesse globale provient des marchés américains.
Hollywood a beau avoir régné pendant une bonne partie de ce siècle,
nous sommes toujours en place. Pouvez-vous imaginer le tollé général
que cela déclencherait à Toronto et à Vancouver, si comme le proposent
certains Américains, les États-Unis interdisaient la production
extérieure de films hollywoodiens ? Si l'industrie du spectacle
américaine représente notre plus grande menace, comment se fait-il
qu'Ottawa patente des oreilles géantes à la frontière du sud du
pays pour nous permettre de capter les programmes les plus populaires
des réseaux télévisés des États-Unis et les relayent par câble vers
presque chaque foyer canadien ? Nous savons pourquoi. Ce sont les
Canadiens qui en étaient demandeurs.
La
vérité est qu'il est probablement difficile de trouver, où que ce
soit dans le monde, deux nations qui, par le fait de valeurs communes
et d'affinités culturelles, aient pu se prévaloir d'une amitié plus
durable. Cela explique certainement que les Canadiens ont tendance
à considérer la politique étrangère comme s'appliquant à tout dans
le monde - les Nations Unies, le tiers monde, le Commonwealth, tout
sauf les États-Unis. Il y en a beaucoup parmi nous qui tiennent
nos relations avec les États-Unis pour acquises. Nous avons l'impression
qu'il est du devoir des États-Unis de bien se conduire avec nous,
que nous nous conduisions bien avec eux ou non. Cependant, même
si notre survie politique ne repose pas sur nos relations avec les
États-Unis, ce n'est pas le cas de notre prospérité. Voilà pourquoi
le plus grand défi en politique étrangère pour ce qui est du Canada
est la bonne gestion de ses relations avec les États-Unis.
À
cause de l'énorme disparité qui existe de par notre taille, notre
richesse et notre puissance, on constate une profonde asymétrie
dans nos politiques étrangères respectives. Le plus grand défi en
politique étrangère pour les États-Unis n'est certainement pas la
bonne gestion de ses relations avec le Canada. Cela place le Canada
dans une position particulièrement vulnérable. Vulnérabilité encore
amplifiée par deux autres asymétries.
Alors
qu'il y a un haut degré d'interpénétration économique entre nos
deux pays, il n'y a cependant aucune pénétration politique. Par
conséquent, contrairement à ce qui se passe dans la Communauté européenne,
il n'y a pas de corps politique commun qui pourrait garantir une
participation canadienne aux prises de décisions des États-Unis
de manière à assurer une certaine équité.
La
troisième asymétrie résulte de l'effet produit par les deux autres.
Sur le plan national canadien, le pouvoir politique se concentre
dans le Cabinet fédéral alors qu'aux États-Unis, ce pouvoir est
beaucoup plus dispersé, voire atomise. Les sénateurs et les membres
du Congrès américain exercent un pouvoir analogue à l'exécutif dans
un système parlementaire. De façon routinière, ils lancent une législation
et des actions administratives en réponse à des intérêts d'esprit
protectionniste. La scandaleuse histoire des mesures prises contre
l'exportation de notre bois d'uvre résineux en est une illustration
frappante. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que le président
a bien plus d'influence sur le Congrès qu'aucune puissance étrangère
ne pourrait jamais aspirer en avoir.
Alors
que l'on peut voir poindre des menaces sur notre économie et nos
intérêts, venues de l'intérieur de la branche exécutive ( par exemple,
les pratiques relatives aux éditions canadiennes de magazines américains
et les restrictions sur le budget consacré à la défense ), la plupart
des conflits depuis le bois d'uvre résineux à Helms-Burton, semblent trouver
leur origine au Congrès et dans ses ramifications. Ces menaces ne
sont pas seulement dommageables ; elles ne sont pratiquement jamais
complètement résolues. C'est pour cette raison que le Canada se
doit de ne pas se dégager de sa responsabilité ; pour éviter tout
risque, il faut qu'il arrive à prendre part au processus interne
des États-Unis.
Ainsi,
le défi suprême du CanadaÉest de gérer ses relations, non seulement
avec « le gouvernement des États-Unis », mais aussi avec un système
administratif qui, au sein de la nation la plus puissante du monde,
est particulièrement fragmenté.
Qu'est-ce
que cela implique concrètement pour la conduite de nos relations
avec les États-Unis ?
D'abord
et avant tout, cette relation doit être une préoccupation constante
pour le premier ministre. L'Histoire a montré que, en dehors de
nos problèmes constitutionnels, arriver à avoir de bonnes relations
avec les États-Unis est la gageure la plus importante du premier
ministre du Canada. Il ne peut pas se permettre de déléguer à quelqu'un
d'autre les relations qu'il entretient avec le meneur de jeu du
système des États-Unis. Il n'y a pas de meilleur moyen - parfois
pas d'autre moyen du tout - de s'attirer les grâces du président
que par le biais de relations personnelles. Il n'y a pas de dirigeant
canadien qui puisse mieux faire foi de cela que Brian Mulroney dont
la diplomatie de terrain a conduit à des accords sur le libre échange,
les pluies acides, et la souveraineté de l'Arctique.
En
second lieu, les relations américano-canadiennes doivent demeurer
une considération constante aux yeux du ministre des Affaires étrangères.
Curieusement, jusqu'ici l'effort de débrouiller la complexité du
système politique américain n'a pas été la priorité de la majorité
des ministres des Affaires étrangères du Canada. En cela, Alan MacEachan
a fait figure d'exception. Ministre des Affaires étrangères dans
le dernier cabinet de Trudeau, c'est à lui qu'on doit la pratique
innovante d'organiser des rencontres trimestrielles intensives avec
son homologue George Schulz.
Troisièmement,
il faut que soient mises en place une supervision et une direction
vigoureuse centralisée depuis Ottawa. Ces dernières ne peuvent être
menées que par le premier ministre en exercice. Ce n'est que de
cette manière qu'on pourra déterminer les priorités et bloquer les
initiatives néfastes ou marginales. Il est difficile de croire qu'il
y avait une poigne de fer au pouvoir lorsque la ministre du Patrimoine
a instauré une législation sur la publicité et a exclu les Américains
d'un congrès réunissant les ministres de la culture, qui s'est tenu
à Ottawa, et qu'elle a organisé avec comme but d'examiner comment
il est possible de limiter l'influence culturelle des États-Unis.
Snober ses voisins, même lorsqu'on essaie de réduire les échanges
avec eux, est une stratégie qui mène droit au désastre.
Quatrièmement,
le Canada doit se tenir prêt à réfléchir sur des dispositions et
des aménagements permettant de régler de potentiel conflits avec
les États-Unis. Il est presque incroyable qu'il y en ait eu si peu.
En tant que plus petite puissance, cela n'est certainement pas à
notre avantage. Par le passé, un certain nombre de dispositions
ont été prises, puis ont été abandonnées - par exemple, des réunions
de cabinets conjointes. Certains n'ont pas été très efficaces. D'autres
l'ont été beaucoup plus, comme les assemblées autour de l'Accord
de libre-échange nord-américain, la Commission mixte internationale
et les rencontres trimestrielles des ministres des Affaires étrangères.
Il
ne faut pas non plus négliger l'importance de l'accord ( non enterré
) qui a été conclu en vue d'organiser des visites officielles annuelles
du président et du premier ministre dans nos capitales respectives.
Ce
n'est que par des accords officiels qu'on pourra obtenir une concentration
partenariale plus efficace sur des thèmes donnés. De plus, ils permettront
la mise en place, à cet effet, d'un appareillage bureaucratique
robuste. Selon certains échos encourageants, le ministre des Affaires
étrangères, M. Axworthy, serait en train d'examiner les moyens de
parvenir à une résolution plus efficace des conflits et à l'établissement
d'un nouvel organisme de haut rang pour arbitrer les désaccords.
Le plus dur sera de convaincre les États-Unis d'y adhérer.
Cinquièmement,
il faudrait que le Canada déploie une « multiplicité de moyens »
pour traiter avec les États-Unis au niveau fédéral comme au niveau
des États. La complexité du système politique américain, le grand
pouvoir des législateurs individuels et le vaste faisceau d'acteurs
sur la scène politique, devrait nous encourager à utiliser le plus
de canaux possible pour accéder au système américain : ministres,
parlementaires, dirigeants provinciaux, responsables commerciaux,
supérieurs de la fonction publique, lobbyistes et autres. Plus on
étendra l'influence canadienne, mieux cela vaudra. On augmente le
risque de messages inconscients de la part du Canada, aussi bien
que de difficulté dans la synchronisation, dans la coordination
et dans la gestion. Mais cela vaut la peine de prendre des risques,
attendu que, dans le système politique canadien, tous les aspects
du partenariat ne peuvent se trouver réunis qu'en un seul lieu.
Il est tout à l'honneur du gouvernement Chrétien d'avoir apporté
son soutien inconditionnel à l'ambassadeur du Canada à Washington
et à son équipe dans leur façon d'entretenir la liaison et d'influencer
la ligne de conduite du Canada.
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