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Premier
article de Janice Stein
Des
murmures, de l'écho et de la voix
Dans
notre économie mondialisée, la souveraineté n'est plus ce qu'elle
était et les états n'ont plus le pouvoir qu'ils avaient de protéger, ou de
tromper, leurs citoyens. En cela, le Canada ne fait pas figure d'exception :
il n'est plus qu'une ombre de lui-même, et sa voix n'est plus qu'un
murmure. Sur ce dernier point, il y a un consensus de la part des
champions et des critiques de la mondialisation.
Cependant,
ils ont tous tort. Chacun d'eux sous-évalue le pouvoir que le Canada
détient toujours lorsqu'il s'agit d'influer sur les questions du
monde, même si le visage de la souveraineté est en pleine mutation.
Seulement,
pour avoir un certain poids, il nous faut bâtir les fondations intérieures
nécessaires pour que nous puissions participer efficacement à un
système mondialisé basé sur la connaissance ; ce que nous faisons
chez nous façonne nos choix à l'étranger.
Dans
ce
monde de l'après-guerre froide, nous ne nous connaissons plus vraiment
d'ennemis puissants, mais les forces du marché mondial sont
omniprésentes. Sur la scène du marché planétaire, le Canada n'est
plus l'acteur de poids qu'il était il y a cinquante ans, et il
risque même de devenir de moins en moins important alors que la
Chine, le Brésil, l'Argentine, et l'Indonésie gagnent du terrain. Le
Canada doit également relever un défi de taille : il se trouve
aux portes du géant que sont les États-Unis.
La
plus grande menace pour la survie du Canada n'est plus celle d'une
frappe militaire, mais les soubresauts de l'économie américaine
et de son industrie du spectacle. Doués d'un esprit de plus en plus
innovateur, de jeunes Canadiens prêts à prendre tous les risques
sont attirés aux États-Unis pour y travailler. De plus en plus de
Canadiens regardent des programmes produits aux États-Unis, écoutent
de la musique enregistrée par des artistes américains et lisent
des livres et des magazines écrits et édités aux États-Unis.
Il
n'est pas étonnant que la bonne gestion des relations Canada/États-Unis
soit en tête et au centre des préoccupations de notre gouvernement.
Pour assurer l'existence du Canada - ou du moins d'un Canada qui
ait un droit de regard sur les questions qui agitent le monde - il faut faire des choix stratégiques.
Ottawa,
les gouvernements provinciaux, aussi bien que le secteur privé,
doivent investir et adopter des stratégies pour former une population
qui soit scientifiquement et techniquement à la hauteur et pour
promouvoir le progrès. Par exemple, nous avons tout juste commencé
à rénover nos infrastructures scientifiques poussiéreuses par le
biais de la Fondation canadienne pour l'innovation, mais il reste
beaucoup à faire.
Les
entreprises de télécommunications et d'informatique, les concepteurs
de logiciels, les groupes de biotechnologie doivent créer des partenariats
avec les universités, les collèges et les gouvernements pour donner
aux jeunes Canadiens des perspectives d'ordre planétaire. La façon
dont le Canada prendra sa place dans une économie mondialisée basée
sur la connaissance dépendra en grande partie des compétences de
ses citoyens. Maintenant, il va nous falloir nous remuer bien plus
que par le passé, si le Canada a l'intention de jouer un rôle dans
les marchés mondiaux.
Cependant,
on ne peut se contenter des seules connaissances scientifiques et
techniques pour gagner un podium suffisant qui permette de participer
de façon significative dans les actions politiques à l'échelle mondiale.
Il est alarmant de constater à quel point les Canadiens méconnaissent
leur propre Histoire, et combien ils savent peu de choses sur les
diverses cultures et les pratiques de leurs concitoyens. Nos écoles,
nos institutions post-secondaires, et nos médias publics nationaux
doivent faire un effort beaucoup plus considérable pour instruire
les Canadiens sur la richesse de leur passé et sur la diversité
de leur présent.
La
participation aux décisions politiques du monde n'est plus restreinte
à un petit groupe d'experts entraînés, comme c'était le cas il y
a un siècle. Dans l'avenir, un nombre de plus en plus important
de Canadiens va s'expatrier, revenir, et repartir à l'étranger.
Si nous ne savons rien de notre Histoire, nous allons très vite
oublier qui nous sommes et nous passerons de plus en plus de temps
en dehors de chez nous. L'identité canadienne finira par s'estomper
et la voix du Canada finira par se taire complètement.
De
plus, nous serons alors incapables d'exploiter l'un de nos atouts
majeurs en politique internationale - notre population riche et
diversifiée. En ce moment, le Canada est connecté au monde grâce
à des réseaux d'immigrants. Ces derniers constituent des canaux
d'envergure lorsqu'il s'agit pour le Canada de faire entendre sa
voix sur des questions internationales.
Nous
devrions aller en direction de l'extension des pratiques de citoyenneté
multiple pour renforcer ces liens. Les formalités d'accès à la citoyenneté
canadienne devraient être simplifiées, au lieu d'êtres alourdies,
et la double, voire triple, citoyenneté devrait être rendue possible.
Les canadiens qui rentrent et qui sortent du pays renforcent nos
liens internationaux et déposent la marque du Canada chez ceux qui
ne nous auraient pas connus autrement.
Toutefois,
même si nous investissons judicieusement pour bâtir une meilleure
plate-forme de connaissance que par le passé, le fait de vivre en
permanence dans l'ombre des États-Unis reste une tâche malaisée.
C'est même encore plus ardu aujourd'hui, en ces temps unipolaires.
Le
Canada doit continuellement s'inquiéter de ce qui se passe économiquement
derrière son dos. Le Canada s'applique beaucoup, et avec raison,
à surveiller et à influencer Washington. Il faudrait également que
les officiels emploient les denses réseaux de liens politiques,
sociaux et économiques qui existent entre les Canadiens et les Américains
à une meilleure promotion des intérêts canadiens à Washington.
Nous
devons, par ailleurs, continuer à promouvoir les régimes multilatéraux
et jouer selon les règles. La logique veut que le Canada s'en tire
bien mieux sur un terrain multilatéral bien régulé que dans un combat
en face à face avec Washington. Lorsque qu'il n'y a pas d'autre
choix que de traiter de questions bilatérales, cela finit toujours
inévitablement par des conflits et des compromis, dans lesquels
le Canada aura beaucoup plus à perdre qu'à gagner.
Avant
tout, la voix du Canada se doit d'être responsable et indépendante
en ce qui concerne les prises de positions politiques dans le monde.
Ce que dit et fait le Canada au plan mondial nous définit en tant
que peuple, et nous avons le pouvoir de stratégiquement nous faire
entendre sur un certain nombre de questions d'importance.
Nous
pouvons, par exemple, aller dans des directions où les États-Unis - et plus particulièrement sa branche exécutive - aimeraient aller,
mais parfois ne le peuvent pas. Ce a notamment été le cas récemment,
à la Havane et aux Nations Unies au moment où la question de l'embargo
contre l'Irak s'est trouvée, une fois de plus, mise à l'ordre du
jour. Dans les deux cas, des contraintes d'ordre politique empêchaient
les États-Unis d'explorer de nouvelles avenues. Malgré quelques
voix dissonantes au Congrès, la conduite des affaires par le Canada
a été tout à la fois utile et perçue comme utile par le gouvernement
américain.
Le
Canada peut aussi s'exprimer sur quelques-unes des plus importantes
questions qui perturbent le système mondial. L'intolérance ethnique
et religieuse, les gouvernements qui ne prennent pas en compte leurs
citoyens, les systèmes judiciaires au-dessus des lois, l'injustice
sociale, et la fracture des communautés à l'âge des marchés planétaires - tout cela se répand souvent en violence.
La
culture canadienne dans son sens le plus profond - nos traditions
de tolérance, notre respect des droits de la personne, et notre
civisme - confère la sorte de compétence adéquate au moment où les
grandes puissances ou les institutions internationales cherchent
à prévenir les conflits ou à reconstruire des sociétés déchirées
par les guerres.
Le
Canada a pris les rênes des questions humanitaires - l'interdiction
des mines anti-personnelles, la création d'une Court criminelle
internationale - et il a créé une coalition de douze États, comprenant
la Norvège et l'Afrique du Sud, qui s'engagent à améliorer la protection
des citoyens, même contre leurs propres gouvernements, si cela est
nécessaire. En prenant le taureau par les cornes au moment où la
souveraineté perd du terrain, le Canada s'est imposé internationalement.
Il peut continuer à en être ainsi à condition que nous utilisions
judicieusement nos ressources humaines et que nous choisissions
les affaires dans lesquelles nous nous impliquons avec circonspection.
Toutefois, cette capacité à nous engager dans des causes cruciales
de la politique internationale risque de s'essouffler si nous ne
nous bornons qu'à nous faire l'écho du point de vue des États-Unis.
La gêne que peut poser le poids de l'économie, de la culture, de
la puissance militaire et de la politique de l'Amérique n'est pas
une exclusivité du Canada. L'Europe et le Japon s'en inquiètent
également, mais les Américains ne leur volent pas leurs voix. Sur
les causes justes, il est important que le Canada fasse entendre
une voix indépendante ; même si cette voix peut parfois irriter
nos voisins. Ce qui nous menace le plus profondément, et pas seulement
dans notre capacité à nous engager sur le plan mondial, mais dans
notre survie-même, c'est notre tendance à chuchoter ou à imiter
en écho alors qu'il nous est tout à fait possible de parler d'une
voix forte et de changer le cours des choses.
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