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Premier
article de Charlotte Gray
Héros et symboles.
Le
Canada n'est pas très doué pour les héros. Il suffit de regarder
nos billets de banque pour se rendre compte de la pénurie de symboles
nationaux. La série actuelle est illustrée de premiers ministres
et d'oiseaux dans leur environnement naturel - cela est assez emblématique
des deux seules formes de ciment psychologique qui servent de liant
au Canada - la culture politique et l'amour de la nature.
Naturellement,
il y a la reine aussi, avec son sourire de Joconde qui ressort en
filigrane du papier. Il est vrai que la monarchie a toujours été
représentée sur l'argent canadien - un vestige de notre passé colonial.
Si elle ne faisait pas partie des meubles de famille, il y a longtemps
qu'Elizabeth II aurait été jetée aux oubliettes.
Les
autres pays ont des libérateurs, des scientifiques, des auteurs,
des saints, des héros de guerre - des figures historiques d'exception
qui sont censées représenter la grandeur de la Nation. Nous, nous
avons le huard sur notre billet de 20 $ et William Lyon Mackenzie
King sur notre billet de 50 $. King, premier ministre durant 22
ans, peut bien avoir été un de nos meilleurs dirigeants ( le premier
sur 20 selon une récente évaluation ), cependant, il est loin d'être
un personnage à faire gonfler les poitrines canadiennes de fierté
nationale.
Pourquoi sommes-nous
aussi pauvres en héros ? D'une certaine façon, la réponse à cette
question relève de la nature-même du Canada. Nous vivons dans un
pays qui a une culture nationale restreinte et de fortes identités
régionales. Comme l'historien Daniel Francis l'a fait remarquer
dans National Dreams, Myth, Memory, and Canadian History,
« au Canada, les figures héroïques ont tendance à émerger des régions
où la minorité est en lutte contre le statu quo. Généralement, ils
sont les bâtons dont une partie de la communauté se sert pour taper
sur les autres. »
Louis
Riel fait figure de héros pour les Métis et pour les francophones,
alors que pour les anglophones, c'est un perturbateur totalement
désaxé. Même les figures nationales n'échappent pas aux rivalités
régionales : Pierre Trudeau est le chéri de l'élite libérale de
Toronto et, en même temps, une menace pour les nationalistes du
Québec et les géants du pétrole de l'Alberta.
La
majorité de Canadiens ne sont au pays que depuis deux ou trois générations.
La plupart des premières arrivées d'Europe sont un peu lourdes à
porter. Comment pouvons-nous glorifier des explorateurs tels que
Jacques Cartier quand ils ont traité les premières nations en sauvages
? Ou encore des héros militaires comme les Généraux Wolfe et Montcalm,
alors qu'ils ont combattu l'un contre l'autre ?
Trouver un terrain
d'entente en ce qui concerne nos héros nés au pays relève d'une
véritable gageure. Les pays à histoire et à population homogènes
qui se recroquevillent derrière des années d'écrits ont eu tout
le loisir de faire mariner leurs héros dans le vinaigre doux pendant
des siècles. Il
est aisé pour les Britanniques d'accepter Boadicée comme héroïne,
ou pour les Français de vénérer la mémoire de Jeanne d'Arc : les
brumes de l'histoire ont obscurci la réputation meurtrière de Boadicée
et les problèmes psychiatriques de Jeanne d'Arc. C'est un examen minutieux beaucoup
plus brutal qu'on fait subir à chacune des femmes de l'histoire
canadienne, examen fondé sur les valeurs des années 90. Ainsi Susanna
Moodie, dont le Roughing It in the Bush est un témoignage
passionnant de la vie de pionnier au XIXe siècle, échoue
en tant que héro parce qu'elle a exprimé le dédain arrogant de
sa classe envers les immigrés irlandais. Et Nellie McClung, la romancière
occidentale, qui dans les premières années du siècle s'est battue
pour le suffrage féminin, pour une législation sur la sécurité dans
les usines et pour le droit des femmes, n'est pas assez représentative
aux yeux des féministes contemporaines parce qu'elle faisait la promotion de
la famille traditionnelle.
La
plupart des pays choisissent de mythifier des individus aux qualités
exceptionnelles : imagination extraordinaire, courage hors du commun,
créativité éblouissante. On trouve des personnages colorés dans
notre passé collectif qui incarnent de telles qualités - pensez
à Sir Sandford Fleming, inventeur du temps universel ; au docteur
Frederick Banting, codécouvreur de l'insuline ; au pilote de combat
Billy Bishop. Pourquoi ne les trouve-t-on pas sur notre
monnaie, au lieu de ce vieux poussiéreux de Mackenzie King ?
Fleming
n'a jamais trouvé de biographe enthousiaste, et Banting et Bishop
sont bien trop controversés pour le Canada. Ni l'un ni l'autre n'a
affiché d'humilité, première condition requise à l'héroïsme canadien.
Le premier ministre King, en outre, est respecté ( par ceux qui
le respectent ) pour des qualités perçues comme canadiennes
dans leur quintessence - sa capacité à faire des compromis, son
succès à garder le pays unifié -« En tant que dirigeant, c'était
un anti-héros » observe l'historien Norman
Hillmer, « parfaitement à même de comprendre les
contradictions d'un pays non héroïque. »
Ainsi,
la conception de héros n'est pas notre fort. D'ailleurs, le moins
qu'on puisse dire, c'est que nous n'avons vraiment pas le
culte du héros. Les États-Unis ont toute une industrie d'idolâtrie,
concernant la plupart du temps des pères fondateurs, plus un complexe
militaro-industriel entier rien que pour les Kennedy. Les universitaires
et les auteurs britanniques font tout un tapage avec des livres
sur Churchill ( et il y a une industrie florissante autour de Thatcher
). La France dispose de véritables usines à créer le mythe – que
ce soit pour Napoléon Bonaparte ou pour Charles de Gaulle. Chacun
de ces héros nationaux a fait se répandre des millions de kilomètres
de films et noircir une quantité incommensurable de pages ( plus
de 15.000 livres sur Napoléon et on n'a pas fini de compter ).
Il
n'y a pas que les dirigeants nationaux qu'on célèbre dans ces pays
: les rayons des bibliothèques universitaires regorgent de mégabiographies
et de thèses non publiées sur Rockefeller, le robber
baron ( baron voleur ) américain ; sur Florence Nightingale, l'autocrate anglaise qui a révolutionné
les soins ; ou sur l'intellectuel français, Jean-Paul Sartre. Chacun
de ces personnages incarne un des traits qui font la fierté de son
pays : l'industrie américaine, les entrailles britanniques, les
cerveaux français.
Mais
les anti-héros comme Mackenzie King ne suscitent pas un tel culte
exacerbé du héros. La plupart des Canadiens sont plus intéressés
par le côté étrange de King - son intérêt pour le spiritualisme,
et sa manie de tapoter sur les tables - que par sa détermination
à consolider l'indépendance canadienne, ou par sa faculté intuitive
à mettre les Canadiens à l'aise. Dans un pays aussi fragmenté que
le Canada, les dirigeants qui réussissent incarnent les vertus de
la modestie. Mais les biographes à la recherche des titans font
peu de cas des vertus de la modestie. Les consommateurs de culture
n'embrassent ces vertus que lorsqu'elles s'accompagnent de prouesses
sportives extraordinaires ( entrée en piste du numéro 99 ) ou de
tragédie grinçante ( Terry Fox ).
Il
y a bien eu des tentatives pour ériger un panthéon des héros – des
reflets en forme d'icône de notre passé et de notre psyché. Dans
les premières années de ce siècle, alors que nous nous cramponnions
encore à la conviction victorienne que ce sont les patriarches barbus
qui font les meilleurs héros, le rédacteur George Morang de Toronto
a commis une série de volumes sous le titre, Makers of
Canada ( générateurs du Canada. ) Les « générateurs », dans cette
collection de vingt-volume, éditée entre 1908 et 1911, étaient tous
des hommes, soit francophones, soit anglophones, et pratiquement tous
impliqués dans la vie publique, comme gouverneurs, politiciens et
premiers ministres. Il y avait trois marchands de fourrure, mais
aucun entrepreneur jusqu'à l'ajout tardif de Sir William Van Horne,
président du Chemin de fer Pacifique canadien. Il n'y avait pas
un intellectuel, un auteur, un artiste, un scientifique ni même
un simple athlète.
Les
volumes révérencieux de M. Morang n'ont jamais capté l'imagination
du public. Ils étaient en décalage avec la sensibilité canadienne
naissante : la vision de l'histoire qu'ils dépeignaient était trop
restreinte, et le style en était trop précieux, pour un jeune pays
en route vers un avenir multiculturel.
Les
qualités qu'on encense dans notre vie nationale aujourd'hui sont
les vertus collectives - le courage de nos soldats de la paix, la
compassion de tous les Canadiens pour les victimes de l'inondation
du Manitoba. Nos artistes les plus reconnus sont le groupe de sept.
Quand des écrivains veulent redonner un peu d'éclat à notre passé
ou à notre présent, ce sont des groupes qu'ils saisissent plutôt
que des individus.
Pierre
Berton a dépeint toute la classe dirigeante du temps de Sir John
A, en produisant The Last Spike. Peter Newman a décrit l'ambition
triviale et le besoin de possession convulsif du monde établi des
affaires tel que le vingtième siècle engendré. Les héros des autres
nations sont généralement viscéralement individualistes - mais l'individualisme
n'a jamais été porté aux nues au Canada. Ce n'est pas une qualité
utile pour une confédération clairsemée, aux prises avec une nature
magnifique et inhospitalière - une nation qui considère la survie
comme une entreprise collective.
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