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Deuxième
article de Charlotte Gray
Je
suis atteinte d'un syndrome typiquement canadien : le DMJSCN
Qu'est
que le DMJSCN ? Et bien, comment vous dire ? Il y a des moments
où vivre ici me donne le complexe du héros manqué. Pourquoi le Canada
ne peut-il pas engendrer de brillants mauvais garçons littéraires
comme Jay McInerney, ou bien des politiciens à l'esprit de fer comme
Margaret Thatcher, ou encore des sportifs à la personnalité outrancière
comme Dennis Rodman? Pourquoi ne donnons-nous pas naissance à des
personnages qui soient autre chose que des « Monsieur tout le monde
» et qui soient en mesure de redessiner les règles en fonction de
leurs besoins, plutôt que de soumettre leur comportement à une norme
imposée ?
Ensuite,
je quitte pourtant le Canada, afin, je suppose, de passer quelques
jours sur le territoire de ces curieux m'as-tu-vu. À mon retour,
je suis frappée d'une grosse crise de DMJSCN – Dieu merci, je suis
chez nous – dans un pays où on ne valorise pas les gros bras et
leurs méthodes, et où la courtoisie est de règle ; un pays où on
illustre nos billets de banque par d'obscurs ex-premiers ministres
comme Robert Borden plutôt que par des souverains ou des conquérants.
Les héros politiques ou militaires des autres pays sont glorifiés
pour leur individualisme féroce et leur détermination à toute épreuve.
Cependant, ce ne sont pas là des qualités canadiennes : Le
Canada n'est pas une nation militariste.
Ce
sont des vertus bien différentes que nous portons aux nues. Communément,
nos propos sont rarement le reflet du Sturm und Drang, et
à la vue d'une étincelante médaille, nous éprouvons instinctivement
le besoin d'en rechercher le revers. Peu m'importe, si ailleurs,
on casse du sucre sur le dos du Canada, censé n'être qu'une version
décaféinée des États-Unis. Ils peuvent bien les garder, leurs Supermen
et leurs Superwomen. Je pousse un soupir de soulagement dès
que je rentre au pays des vertus de Clark Kent - la modestie, le
respect d'autrui, une certaine humilité, un sens bien aiguisé du
ridicule et une capacité constante à uvrer pour le bien de tous.
Mon
confrère, Peter Newman, a prétendu que l'une des caractéristiques
principales communes à tous les héros canadiens est qu'ils sont
morts. Il affirme que si d'aventure un Canadien encore en vie se
targuait du statut de héros, tous autant que nous sommes, nous le
traiterions de frimeur : selon lui, « c'est la jalousie
qui nous sert de moteur ».
Je
rétorquerais que M. Newman emploie une définition périmée de l'héroïsme
; ses exemples se fondent sur des héros européens, des soldats d'un
autre siècle et des explorateurs qui ont fait montre d'un exceptionnel
courage pour servir quelque idéal patriotique. À l'ère où s'imposent
les empires de la puce électronique et où les frontières nationales
se dissolvent, ce type de courage est totalement désuet. De nos
jours, il ne se manifeste plus qu'à travers les duels sans merci
pour la prise de pouvoir des titans contemporains du capitalisme ;
ceux que suit à la trace M. Newman en personne. Des combats au corps
à corps entre les gros bonnets des affaires, cela peut peut-être
fournir de quoi amuser les lecteurs, mais la fierté nationale dans
l'abnégation ne prend aucune part dans la lutte entre grandes compagnies.
Néanmoins,
il existe bien un goût marqué pour ceux qui symbolisent notre nation.
Lorsque le Programme des partenariats du millénaire a offert de
financer des projets vantant les prouesses du passé et les individus
d'exception, il a été inondé de propositions. Pas loin de deux cents
d'entre elles ont déjà reçu une subvention : Deux de ces projets
sont une sculpture en bois de Tecumseh, le chef shawnee qui s'est
battu au côté des Britanniques en 1812, et une tournée nationale
pour exposer une maquette en bronze représentant les cinq femmes
qui se sont battues dans l'affaire des « personnes » en 1929.
Pour
tous ceux qui désirent combler notre appétit pour les héros, le
défit consiste à redéfinir ce qu'est l'héroïsme. Quels sont les
héros dont on n'a pas encore chanté les louanges et qui symbolisent
les aspects suprêmes du Canada : une société de tolérance,
de réussite qui ne se prend pas au sérieux, une société ayant le
sens de l'humour et une prodigieuse capacité collective à promouvoir
les changements tout en s'y adaptant ?
Ce
n'est pas parce que nos vertus sont modérées qu'il nous faut faire
l'apologie de mauviettes. Dès que l'on met en parallèle les qualités
canadiennes et les Canadiens à succès, on se rend très vite compte
qu'il y a beaucoup de matière - parmi les vivants comme parmi les
morts - qu'il reste à exploiter.
- Force collective. Une société dont l'existence même repose sur l'ajustement est un
tour d'équilibriste qui fonctionne bien. Qu'est-ce qui pourrait
mieux représenter cela que le cirque du Soleil, dans lequel les
artistes virevoltent dans les airs, se servent les uns les autres
comme contrepoids, rajustent les besoins de chacun – et tout cela
sans avoir a dire mot.
- Compétence discrète. Dans les affaires internationales, il y a toujours eu des Canadiens,
très capables est sans prétention, prêts à uvrer pour un monde
meilleur. Cela inclut John Humphrey, qui a posé les jalons de
la déclaration universelle des droits de la personne, et le premier
ministre Pearson, qui a forgé l'idée des forces du maintien de
la paix. Toutefois, s'il y a bien un héros qu'on a oublié d'encenser
, c'est Louis Rasminsky, le charmant économiste à la voix douce
et plein de charme, qui fut l'éminence grise à la conférence de
Bretton Woods en 1944. Ayant étudié la crise monétaire des années
30 et 40, il a discrètement conçu le Fond Monétaire International,
qui stabilisa le système financier mondial. Comme il était canadien,
il n'a jamais été reconnu pour cela. Etant donné que les locaux
des institutions de Bretton Woods se trouvent à Washington, ce
sont les Américains qui ont eu droit à toute la reconnaissance.
- Le respect de la terre. Les Canadiens ont violé et pillé leur environnement aussi énergiquement
que n'importe qui, cependant, avant même la création de la Confédération,
ils se sont également toujours fait les champions de l'écologie - les autochtones aussi bien que les immigrants. L'auteure du
XIXe siècle, Catharine Parr Traill, fut parmi les premières à
se rendre compte des dangers de la destruction environnementale.
Alors qu'elle débordait encore d'enthousiasme, Walt Whitman étaient
à genoux pour défricher les fougères et identifier des espèces
botaniques en voie de disparition. Jusqu'à ce jour, elle a été
une prophète oubliée dans son propre pays - attitude très canadienne.
- Vivacité créative. Il y a deux principales raisons qui font d'Alice Munro une héroïne.
Tout d'abord, elle a choisi une forme de littérature dépréciée - la nouvelle - et en a tiré de tels petits joyaux qu'elle en
a rehaussé les critères dans le monde entier. Elle est l'exemple
même de la capacité canadienne à coloniser un petit domaine artistique
et à le transformer en un genre de grande envergure, (nous en
avons fait autant avec les documentaires et la musique enfantine).
En second lieu, elle a gagné tous les grands prix - celui du Gouverneur
Général, le Giller, le Pulitzer - pourtant en bonne et humble
Canadienne, elle refuse d'être mise sur un piédestal.
- Humour. Comment se fait-il que les Canadiens aient un
jour gagné la réputation d'être ennuyeux, alors que l'une des
choses que nous exportons le mieux, ce sont nos comédiens. Peut-être
est-ce parce que la comédie canadienne est particulièrement pince-sans-rire.
Lorsqu'on ouvre la route du rire aux émigrants comme Mike Myers,
Martin Short, Jim Carey, et John Candy, le public américain finit
par comprendre. Et dans la foulée de l'ironie, on trouve dans
un talent éclatant comme celui de Rick Mercer, un sens irrespectueux
et corrosif de la justice sociale. M. Mercer illustre à la fois
le talent canadien pour les comédies caustiques et notre capacité
à ne pas nous prendre trop au sérieux. Il arrive même à ce que
les politiciens se moquent d'eux-mêmes.
- Engagement pour le bien de tous. Pour les soldats de la paix canadiens, il n'y a aucune gloire personnelle
à ce qu'ils font. Ils ne font que mettre constamment leur vie
sur la sellette en cherchant à séparer les factions combattantes.
Qu'il s'agisse de réconforter les Albanais au Kosovo ou d'aider
les enfants d'Éthiopie, ils incarnent l'esprit d'entraide mutuelle
qui a permis aux fermiers des Prairies de subsister durant la
Grande Dépression, et qui a poussé les Terre-neuviens à s'entraider
lorsque l'industrie de la pêche s'est effondrée.
- Auto-inventivité. La liste des héros canadiens quelque peu contrefaits est délicieusement
longue : Laura Secord n'a pas véritablement conduit une vache
derrière les lignes de tir durant la guerre de 1812 ; Grey
Owl, le plus célèbre Peau-Rouge du monde, est né Archibald Stansfield
Belaney à Hastings, en Angleterre. Billy Bishop n'était pas réellement
l'as des as des pilotes au combat comme le gouvernement canadien
a bien voulu le faire croire. Cependant, le Canada a donné à tout
un tas de gens la possibilité de se réinventer. Ma préférée est
certainement Lili St. Cyr, la strip-teaseuse de Montréal qui a
séduit Montréal dans les années 40 et 50. En réalité, elle s'appelait
Marie Van Schaak : elle était née à Minneapolis en 1918 et
ne connaissait pas un mot de français. Elle a brisé des curs
et vidé des porte-feuilles, mais un sacré nombre de gens ont pris
du sacré bon temps en sa compagnie. Par dessus tout, elle résume
à elle toute seule l'aspect caméléon des Canadiens : nous
savons nous adapter au monde qui nous entoure.
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