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Premier
article de Peter C. Newman
Les
héros canadiens
Les héros sont
le reflet des nations qui les consacrent, et le Canada ne fait pas
exception à cette règle. Pour les Américains, les héros contemporains
tendent à être androgynes, des vierges rétroactives comme Ally McBeal,
des mâcheurs de gomme comme Mark McGwire, ou Monica Lewinski, immortalisée
par sa vie amoureuse en dessous de table. Traditionnellement, les
Yankees ont profité de l'usine à produire des héros, entre les mains de
Walt Disney, qui a fabriqué des demi-dieux à partir d'ours mal léchés
des contrées sauvages tels que Davey Crockett et Francis Marion,
mieux connu sous le nom de « Renard des marais ».
Il
y a longtemps que je prétends que les héros canadiens – le petit
nombre qui a atteint l'état de grâce - ont en commun une caractéristique
essentielle : ils sont morts.
Étrangement,
nous ne rendons pas honneur aux héros vivants, même lorsqu'ils sont
méritants, parce que cela est trop prétentieux. Le pays s'alimente
d'envie et de déférence
, des qualités qui font de l'héroïsme une
excentricité d'ordre émotionnel, réservée aux ténors italiens et
aux chanteurs de country qui n'ont enregistré qu'un seul album.
Si Dieu avait voulu que nous soyons héroïques, il ne nous aurait
pas fait canadiens. Nous sommes le seul pays au monde dont les
citoyens rêvent d'être Clark Kent plutôt que Superman.
Cela
s'illustre notamment par notre réticence à donner des décorations
à nos héros militaires. En fait, Ottawa a fait frapper trois médailles
de bravoure canadiennes - notre version locale de la Victoria Cross,
l'étoile de la vaillance militaire et la médaille de la vaillance militaire - mais, aucune d'elles n'a
jamais été décernée à qui que ce soit.
Depuis
les débuts de l'histoire du Canada, nous avons fait montre de curieuses
défaillances dans nos choix. On attribue au navigateur de St Malo,
Jacques Cartier, la « découverte » du Canada et on le
célèbre abondamment pour cela, mais John Cabot, ce dandy vénitien
tout vêtu de soie, qui a immigré en Angleterre, avait accosté à
Terre-Neuve ou au Cap-Breton trente-sept ans auparavant. Jusqu'à
une récente commémoration de l'anniversaire de son voyage, les seuls
témoignages dédiés à la mémoire de Cabot étaient la piste sillonnant
de beaux paysages au nord de l'île du Cap-Breton et la plaque commémorative
sur une tour baronniale, exposée à tous les vents, sur Signal
Hill à Saint-Jean, surtout connue pour avoir été le lieu d'où Guglielmo
Marconi a transmis le premier signal transatlantique. Si Cabot avait
eu la bonne idée d'aborder les côtes de ce que sont aujourd'hui
les États-Unis, il aurait été aussi célèbre que Christophe Colomb.
( Les Américains commémorent abusivement le navigateur espagnol
en tant que celui qui les a découverts, alors qu'il ne s'est même
pas approché des côtes de l'Amérique du Nord et qu'il a pris Haïti
pour le Japon. )
James
Wolfe, Louis Joseph de Montcalm, et Isaac Brock étaient des héros
canadiens bien plus convenables. Et il n'y a plus que General Motors
pour perpétuer la mémoire de notre audacieux corsaire, Antoine Laumet,
dit de Lamothe Cadillac, le corsaire et négociant en fourrure
qui s'imposa au Québec en 1691et qui, par la suite, fonda Détroit.
À
l'exception de Louis Riel, assez peu de nos divinités incarnent
l'idéal prévalant de leur lieu et de leur époque. Riel appartient
à une catégorie à part. Il est devenu le principal martyr du Canada
en refusant, à son procès pour haute trahison, de plaider la folie
et de se réfugier derrière cette justification, ce qui aurait peut-être
sauvé sa tête. Il personnifie ainsi le héros canadien dans sa quintessence :
un mystique un peu égaré qui est mort prématurément pour avoir prétendu
avoir toute sa raison.
Il
y a peu de consensus sur la nature des héros canadiens, si ce n'est
qu'ils ne sont pas politiciens. Nous n'avons même pas de commémoration
officielle à l'occasion de l'anniversaire de notre père fondateur,
Sir John A. Macdonald, mais au lieu de cela, nous célébrons la date
de naissance de la Reine Victoria - alors qu'il y a longtemps qu'on
ne fait plus cela dans sa mère patrie. Dans la cuvée moderne, Pierre
Trudeau, qui fut le plus près de toucher au statut de héros, lorsqu'il
fit son apparition sur la scène politique en 1968, s'est très vite
révélé comme ayant un glaçon à la place du cur et a perdu les élections
de 1979. En faveur de qui ? Et bien oui - Joe Clark lui-même.
Il
n'y a pas un homme politique canadien qui ait perdu son aura héroïque
plus vite que Brian Mulroney - l'homme au sourire à la Gucci - qui
a récolté plus de votes que Trudeau ne l'avait jamais fait, lorsqu'il
a balayé la nation en 1984. En l'espace de quelques mois, on a accusé
Mulroney de tous les maux possibles et imaginables, au point que
les mères se servaient de son nom pour faire peur aux enfants lorsqu'ils
refusaient de manger leurs épinards.
On
peut considérer le groupe des Sept comme une des rares exceptions
à notre vénération des antihéros. Ce sont ces randonneurs pleins
de conviction qui ont rendu hommage à la campagne de l'Ontario et
de ses chalets en la transformant en paysages empruntés à une autre
source. ( La plupart des Canadiens s'imaginent que le groupe des
Sept a été fondé par Tom Thomson - un authentique héros canadien
parce qu'il s'est noyé dans des circonstances mystérieuses au sommet
de sa gloire. Thomson est mort trois ans avant que le groupe ne
soit formé. )
Notre
attitude face aux antihéros s'étend même au monde du spectacle.
Ceux qui connaissent le succès ne peuvent pas avoir d'existence
physique réelle. Anne Murray, l'une de nos principales stars de
la chanson au niveau mondial, s'est vue décerner cet hommage en
forme de claque dans le dos du critique musical, Larry LeBlanc,
dans le magazine Saturday Night ; « Lorsqu'on ferme
les yeux et qu'on imagine Anne Murray toute nue, certaines parties
de sa personne nous apparaissent en demi-teinte. »
Le
Canadien le plus manifestement héroïque des derniers temps
bien sûr a été Terry Fox, le jeune athlète de Colombie-Britannique,
ravagé par le cancer, qui a parcouru à cloche-pied la moitié du
chemin qui sépare nos côtes avant de s'effondrer. Sa stature héroïque
a été confirmée lorsqu'on lui a épinglé l'ordre du Canada sur son
lit de mort. ( Machin-Chose, qui a suivi la trace de Fox alors qu'il
était atteint du même mal, a en fait terminé le parcours, et récolté
des millions au profit de la recherche pour le cancer. Cependant,
Steve Fonyo a survécu et a fini par raconter l'aventure ; il a depuis
été rejeté aux oubliettes, et cela si froidement, qu'il s'est senti
obligé de commettre une série de délits, simplement pour qu'on continue
à parler de lui.)
De
façon similaire, personne n'a fait grand cas du Dr Norman Bethune
jusqu'en 1939, où il fut sanctifié du statut de héros pour avoir
succombé par négligence d'une coupure au doigt qu'il s'était faite
en opérant un patient infecté qui faisait partie des forces communistes
de Mao Tse Tung. ( Si Wayne Gretzky jouit encore de sa stature héroïque,
c'est simplement parce qu'il a senti le vent venir et qu'il a quitté
le pays. )
Sur un autre
plan, les Canadiens n'ont pas acclamé l'héroïsme de l'ambassadeur
Ken Taylor qui a arraché six diplomates américains des mains de
l'Ayatollah pendant le conflit américano-iranien. Ottawa a demandé
qu'on applique des sanctions envers le diplomate peu conventionnel,
qui a défié les règles en prenant un risque au nom de la liberté,
en lui refusant un avancement adéquat à la suite de son mandat de
Consul général à New York, le forçant ainsi à présenter sa démission.
L'un
des rares Canadiens à avoir tiré avantage de la mesquinerie avec
laquelle nous traitons nos légendes vivantes a certainement été
Marshal McLuhan, qui a amplement atteint un statut d'
icône. Il s'est
maintenu en place au milieu du massacre coutumier infligé à nos
plus grands écrivains penseurs par des bouchers qui se font passer
pour des critiques littéraires sous nos froides latitudes ( alors
que, pendant ce temps, il devenait l'enfant chéri des salons littéraires
new-yorkais ). Toutefois, cela ne le gênait pas.
« J'ai
trouvé beaucoup de liberté, ici au Canada, » m'a dit une fois
McLuhan. « Je ne pourrais pas obtenir cela aux États-Unis,
parce que je suis pris très au sérieux là-bas. Le fait que les Canadiens
ne me prennent pas au sérieux est un avantage considérable. Cela
fait de moi un homme libre. »
McLuhan
avait la sagesse de se rendre compte qu'être un héros au Canada
est un état existentiel dont la durée de vie sur les étals n'excède
pas celle d'un yaourt aux fruits rouges. Nous ne sommes pas très
doués pour l'excès et nous montrons peu de patience envers ceux
qui croient que l'héroÏsme vaut la peine d'être atteint, à moins
peut-être que ce ne soit par inadvertance. Il existe un rapport
flou, mais toutefois solide, entre nos héros et notre météorologie,
qui demeure la réalité la plus profonde du Canada. Notre
climat frigorifique est le miroir de la manière sélective avec laquelle
nous choisissons nos héros : beaucoup d'entre eux sont froids,
mais peu sont totalement glacés.
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