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Deuxième
article de Peter C. Newman
Devenir
un héros canadien n'est pas chose aisée.
Un
héros, ça ne se fabrique pas en usine. Il se matérialise de façon
inattendue, un peu comme les chats se retrouvent sur vos genoux.
C'est un état hautement existentiel qui peut, selon le cas, se volatiliser
en une saison (vous souvenez-vous de Norbert Reinhart ?) ou bien
inspirer toute une génération par un modèle à suivre (vous souvenez-vous
de Terry Fox ?).
Tenter de décider
de qui peut se prévaloir du statut de héros est particulièrement
problématique à l'âge de l'Internet qui, pour le moment, n'a fait
émerger qu'un seul héros très fin de siècle, le bien nommé Matt
Drudge (le tapis de souris qui travaille comme une bête). Dans le
monde de l'Internet, c'est l'anarchie qui mène la danse ; personne
n'est aux commandes, et tous les pirates informatiques sont capables
d'enrayer tout le système à partir de cet univers d'HYPERLIEN HYPERLIEN
http://www.com http://www.com.
L'héroïsme
est aux antipodes de ce qu'est l'Internet, médium contre-révolutionnaire
voué à démanteler les structures économiques et sociales en place,
en mettant à la disposition du plus grand nombre des données dont
la propriété, permettait autrefois, à une élite de sortir du lot.
Sur
un plan très différent, même lorsqu'il arrive à des Canadiens de
se trouver dans des circonstances potentiellement héroïques pour
un instant, comme par exemple, à l'occasion de compétitions sportives,
ils ont tendance à bafouiller des excuses à propos de la victoire
qui est immanquablement accidentelle, et que, avec de la chance,
cela ne se reproduira jamais plus. Il y a peu de pays où une gloire
montante du tennis comme Marjorie Blackwood se complairait dans
sa petite fierté de faire partie des trente meilleures joueuses
mondiales au lieu d'essayer d'arracher l'or.
Le
champion olympique québécois de patinage de vitesse, Gaétan Boucher,
a un jour expliqué pourquoi il concourait du côté américain :
« Les Canadiens viennent me trouver pour me dire, 'alors, comme
ça, tu es arrivé dixième ? C'est pas si mal.' Je suis désolé, mais
c'est mal. Si vous faites la comparaison avec les Américains. Ils
font tout pour gagner, pas pour finir dixième. »
Comme
l'a très bien fait remarquer Charlotte Gray, la semaine dernière,
la raison pour laquelle nous sommes aussi pauvres en héros relève
de la nature-même du Canada. « Nous vivons dans un pays qui
a une culture nationale restreinte et de fortes identités régionales. » a-t-elle
écrit, en citant l'historien Daniel Francis, qui a noté qu'« au
Canada, les figures héroïques ont tendance à émerger des régions
où la minorité est en lutte contre le statu quo, » et que « généralement,
ils sont les bâtons dont une partie de la communauté se sert pour
taper sur les autres. »
En
d'autres mots, les héros ont besoin d'un contexte.
Mais,
pour qu'il y ait un contexte, il faut qu'il y ait de la confiance.
Pour qu'il y ait confiance, il faut qu'il y ait de l'action. Or,
la vie publique canadienne est totalement sclérosée. Plus rien ne
se passe.
Nos
dirigeants politiques promettent de s'occuper de nous, de nous faire
rejaillir et de nous remettre sur pieds, puis ils nous laissent
tomber entre les élections. Une fois au gouvernement, ils passent
leur temps à nommer au Sénat leurs partenaires de golf et à faire
des courbettes à tout tireur d'élite yankee qui se trouve occuper
la Maison-Blanche.
Pendant
ce temps, le monde des affaires s'est mondialisé avec des intentions
vengeresses. Tous les jours, notre patrimoine s'amoindrit, alors
qu'une nouvelle société symbolique du Canada est raflée à un prix
défiant toute concurrence. Dans ce monde de jungles darwiniennes
où opèrent les multinationales, ce sont les codes du travail les
plus dérisoires qui déterminent l'emplacement des usines, avec pour
principe que la responsabilité civique est faite pour les perdants.
(Jusqu'à
leurs façons de parler qui sont différentes. Je me souviens, alors
que je me trouvais dans le salon regorgeant d'uvres d'art de l'un
de ces paladins internationaux, m'être enquis de l'efficacité du
système d'alarme. « Ça permet de garder l'endroit plus sûrement
inviolable que le cul d'un taureau serré devant une nuée de mouches. »
fut la réponse imagée qu'on me servit sans détour.
À
l'aube du prochain siècle, alors que la mondialisation se resserre
sur nos bijoux de famille nationaux, il n'y a aucun pouvoir central
pour faire contrepoids et imposer un équilibre. Nous politiciens
en sont arrivés à être si obnubilés par le maintien - ou l'accès - au pouvoir, qu'ils en ont oublié qu'ils sont censés accomplir
quelque chose après y être parvenu. Leur analyse optimiste de la
situation a vidé toutes les réserves que nous avions mises de côté
pour les jours difficiles.
Rien,
pas même la culture des héros canadiens, n'est pris pour argent
content. Le cynisme ambiant n'a pas de frontières. Même dans les
rares occasions où les politiciens avouent avoir menti, plus personne
ne les croit. Tout le pays sait que même le crime ne paierait pas
s'il était entre les mains des gouvernements.
Cette
détérioration de la manière dont on nous gouverne ne va pas sans
graves conséquences. En ces derniers quelques mois d'un siècle bien
usé, les Canadiens se heurtent à la trahison de la confiance du
public à un degré sans précédent. Face à un tel manque de foi, les
canadiens se sont mis à confectionner leurs propres systèmes de
croyances. Dans une nouvelle adaptation sub-Arctique de Pirandello,
nous sommes devenus 31 millions de personnages en quête d'un auteur.
C'est ainsi que nous avons atteint les limites les plus extrêmes
qu'on puisse concevoir, celles de sérieusement envisager d'avoir
Preston Manning comme dirigeant du XXIe siècle. Un oxymoron des
plus incroyables, s'il en est.
Nous
vivons sous un climat qui ne fait rien pour rendre le monde plus
souriant aux héros canadiens. Qui peut prétendre au statut de héros
en des temps où nous sommes assailli par des phénomènes tels qu'un
premier ministre provincial prêt à mettre son intégrité en jeu pour
un nouveau toit ouvrant, de la musique rap ou techno, des lignes
roses, Austin Powers, et du Viagra-léger pour les vieux messieurs
en manque de petits câlins.
La
vanité et l'audace qui sont les caractéristiques de la plupart des
instincts patriotiques des « citoyens » de la plupart
des pays les poussent à se concentrer sur des personnages courageux,
charismatiques et résolus qui sortent du lot et qui correspondent
à l'image ordinaire du héros. Ces totems plus grands que nature
deviennent des pierres de touche à prendre pour modèle ; Ils
sont les garants de la vitalité de toute société.
Les
héros canadiens, en revanche, ne s'engendrent qu'avec grande difficulté.
Nous avons la profonde conviction que ce sont d'autres pays plus
démonstratifs qui détiennent la franchise de cette antiquité qu'est
l'héroïsme. Par tous les diables, le seul fait de parvenir à survivre
dans ce pays est déjà un acte d'héroïsme des plus frappants. Sous
nos latitudes nordiques, la galanterie, c'est fait pour les faibles.
Avant
tout, les héros doivent faire preuve de militantisme, des personnages
entreprenants qui métamorphosent un destin individuel en Histoire
collective. Viennent à l'esprit des noms comme Garibaldi, DeGaulle,
Lincoln, Churchill et Mère Teresa. (L'inclusion dans cette liste
de Sir John A. Macdonald paraît quelque peu suspecte. Étant donné
qu'il a fondé ce pays sous l'emprise de l'alcool qui l'entraînait
tout droit aux abîmes, on peut légitimement se demander s'il mettait
sa vie au service de projets visionnaires ou des douze étapes des
alcooliques anonymes.)
Quelque
132 années plus tard, nous sommes dirigés par un premier ministre
qui s'imagine qu'un destin tant soit peu méritoire se construit
simplement en arrivant à l'heure à son travail. Cela ne colle pas
très bien à ce qui fait le moule des héros.
Face
à ce discours public avili, les Canadiens continuent à se dorer
la pilule en se satisfaisant de leurs libertés acquises au lieu
de tirer avantage de leurs libertés d'action. Si notre souveraineté
est menacée, c'est moins par les Américains qui font main basse
sur tous nos secteurs d'activité générateurs de revenus, à l'exception
de la vente d'échiquiers inuits cousus à la main, que par notre
manque bien ancré de confiance en nous. (La plupart des Canadiens
s'imaginent que la hutzpa (« culot » en hébreu)
est une spécialité culinaire juive à base de raifort).
Pour
ce qui est de l'héroïsme, le terrain reste en friches. Ceux qui
prennent des risques - et les héros canadiens se doivent d'en faire
partie - ne peuvent jouer que devant un public qui acclame les aventuriers
qui gardent la tête hors de l'eau. « Au Canada, » a écrit
le libre penseur Alan Borovoy, résumant très finement notre éthique
antihéroïque, « on n'interdit pas les manifestations, on les
fait changer d'itinéraire. »
Vu
la nature en congélation du changement de ce pays, il est peu probable
que le prochain siècle se révèle être celui de l'ère de l'héroïsme.
Il y a de fortes chances pour que le XXIe siècle continue sur la
même lancée : nous passerons maladroitement à travers des référendums
quadrannuels au Québec et nous feindrons de croire que la survie
nationale est l'option la plus glorieuse, et ainsi, à force de discours,
nous parviendrons tant bien que mal au XXIIe siècle.
C'est
une formule bien peu héroïque. Toutefois, elle permet de survivre
aux intempéries.
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