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Premier
article de Jack Granatstein
Biographie
& bibliographie
L'histoire
est-elle importante ?
S´il
a jamais existé une polémique concernant cette question, les événements
des derniers mois en ex-Yougoslavie y ont certainement mis fin.
Le monde a observé les Serbes partir en guerre pour le Kosovo, une
région dont la valeur intrinsèque est faible, mais d´un intérêt
supérieur du point de vue des nationalités en termes historiques.
L´histoire les événements datant d´un demi-siècle dans ce contexte,
était importante.
De
la même façon, l´OTAN a déclaré la guerre à Belgrade pour toute
une série de raisons historiques. Slobodan Milosevic était en train
de commettre un génocide ( une fois de plus ) et le monde, sensibilisé
par l´Holocauste et ayant encore en mémoire les actions serbes contre
les Croates et les Bosniaques quelques années plus tôt, ne pouvait
pas accepter cela. Les opposants occidentaux à la guerre, d´un autre
côté, objectèrent par peur de voir le Kosovo devenir un nouveau
Vietnam un piège d´où rien ne pouvait sortir, si ce n´est des
sacs remplis de cadavres. En d´autres mots, l´histoire avait de
l´importance pour les deux parties, bien que, bien trop souvent,
les politiciens et les commentateurs se permirent de donner des
leçons d´une sévérité que les historiens tentent le plus généralement
d´éviter.
L´histoire
a également son importance aux yeux des Canadiens. Les canadiens
francophones se complaisent dans l´humiliation qu´ils ont éprouvée
sous le joug des Anglophones, et si Lucien Bouchard est sorti du
lot, c´est pour une grande part, parce qu´il a le don de personnifier
le sens du nationalisme outragé que de telles humiliations produisent
mieux que qui que ce soit. Peter Lougheed, longtemps premier ministre
de l´Alberta, a de façon similaire a représenté la voix d´une province
qui se complaisait dans sa grogne contre le Canada central. Le passé
est important.
Mais
pas dans nos écoles. Il n´y a guère de système scolaire au Canada
qui exige de ses élèves qu´ils apprennent quoi que ce soit de l´histoire
du monde. Qu´il s´agisse de l´histoire nord-américaine ou de l´histoire
européenne. La clé pour comprendre nos institutions civiques, l´histoire
britannique, a été éliminée de la salle de classe parce que les
Britanniques sont considérés comme un groupe ethnique comme les
autres qui ne mérite pas qu´on lui prête une attention particulière.
Encore
plus affreux, curieusement, il y a quatre provinces dans lesquelles
il n´y a pas de cours obligatoire d´histoire du Canada dans les
écoles secondaires. D´autres enterrent le passé dans un méli-mélo
d´éducation civique, de sociologie pop, et d´Anglais langue seconde,
en prenant soin d´éliminer tout ce qui pourrait offenser les étudiants,
les parents et les donateurs des écoles, tout ceci dans une tentative
de créer un passé aseptisé, sans aucune callosité ( à l´exception
des péchés historiques officiellement attestés qui peuvent servir
d´outils au génie
social ). En Ontario, jusqu´à ce que le gouvernement
Tory annonce une révision des programmes d´histoire, en 1999, le
seul cours d´histoire obligatoire s´offrait en dixième année et
avait pour intitulé « le Canada au XXe siècle »,
ce qui résumait bien ce type d´histoire.
Tous
comme nos représentants à la tête de l´État font passer l´action
avant la politique, les écoles font passer l´action avant l´apprentissage.
L´histoire, c´est dur, et il est difficile de maîtriser le passé
du Canada (ou de tout autre pays). Mais, c´est bien là sa plus grande
vertu. L´histoire fait appel à la réflexion, exige beaucoup de lecture,
et impose pratiquement à ceux qui l´étudient d´écrire. À l´ère des
examens à choix multiple, il y a peu d´autres matières dans nos
écoles qui font appel au raisonnement, à la lecture et à la dissertation.
Cela rend l´histoire d´autant plus importante.
Tout
aussi désastreuse, la manière dont on enseigne l´histoire, de nos
jours, est irrémédiablement confuse dans ses intentions. Les faits
sont ennuyeux, les dates sont sans importance, et le passé est,
par définition, une terre étrangère pour ceux qui se concentrent
sur le présent, alors pourquoi s´en préoccuper plus que cela ? Ce
qui est important, selon les théoriciens, c´est que les étudiants
apprennent à lire avec un esprit critique et soient à même de sonder
les textes de façon à découvrir les partis pris sous-jacents des
auteurs. La lecture critique a certainement son utilité, mais il
est douteux qu´on puisse discerner des partis pris si on n´a pas
acquis un peu de connaissance préalable des faits.
Il
n´est pas plus certain qu´il soit possible à une société de fonctionner
sans capital
culturel commun. Par exemple, comment est-ce que les
électeurs canadiens et les jeunes de dix-huit ans sont des électeurs
peuvent-ils faire des choix politiques rationnels sans comprendre
des termes tels que : « Acte de l´Amérique du Nord Britannique »,
« Loi constitutionnelle », « Charte
des droits et des libertés », « pouvoirs provinciaux »,
« union sociale » ?
L´histoire
a un rôle social dans une nation comme la nôtre. Le Canada représente
un pôle d´attraction pour des millions de gens à travers le monde.
Les gens choisissent d´immigrer ici parce que c´est une terre de
possibilités, une nation qui respecte des valeurs occidentales,
des idéaux, et avec un passé attirant. L´intégration des enfants
d´immigrants de Russie, de Bolivie, de Hong Kong, de Somalie, et
d´Albanie dans notre société doit être un objectif primordial de
notre politique canadienne. Les valeurs et les traditions de la
vie canadienne devraient leur être inculquées de force ; l´histoire
expliquée de façon à démontrer comment et pourquoi nous avons régulièrement
résolu nos conflits sans avoir recours à la force, comment fonctionne
notre système politique, et pourquoi, en de nombreuses occasions,
nous sommes partis en guerre ou nous avons rejoint des alliances,
non pas par volonté d´agression, mais pour protéger nos idéaux démocratiques.
Ce sont là les raisons pour lesquelles les immigrants viennent s´installer
ici, après tout.
Mais
est-ce que nous enseignons ce passé à nos nouveaux arrivants ? Aucune
chance. Nos écoles sont libres de toute valeur, ou tout du moins,
neutres vis-à-vis de toute valeur. Notre système n´est qu´un parmi
tant d´autres, et que le ciel nous préserve de jamais dire que la
culture occidentale est supérieure aux autres. De plus, de peur
que notre histoire n´offense certains, nous nous assurons d´en effacer
tout ce qui pourrait heurter quelque groupe ou quelque nation que
ce soit. Au lieu de cela, l´enseignement de l´histoire se concentre
sur les nombreuses fautes du Canada : le racisme canadien,
le sexisme canadien, les violations canadiennes des droits de la
personne et des droits civils. Elles sont toutes étudiées en détail
dans une tentative bien intentionnée, mais peu judicieuse d´inculquer
aux enfants l´importance de la tolérance.
La
tolérance, oui, bien sûr. Mais qu´est qu´une approche qui consiste
à se concentrer sur nos ( relativement peu nombreux )
péchés et qui néglige nos vertus ( relativement nombreuses )
peut bien apporter à nos enfants immigrants, qui doivent se demander
dans quel type de société monstrueuse leurs parents les ont plongés
? Qu´est-ce qu´une telle approche fait percevoir aux natifs de ce
pays sur leur mère patrie ? D´une certaine façon, par nos efforts
de ne pas avoir de préjugés et d´être justes envers tout le monde,
nous avons altéré notre passé pour en créer un rempli de péchés
et d´erreurs.
Oui,
c´est vrai, il est arrivé dans le passé, que des Canadiens se montrent
racistes et sexistes et ne respectent pas les pouvoirs gouvernementaux.
Il y en a même qui continuent. Cependant, cela ne constitue pas
l´ensemble du passé canadien, ou de notre présent. Bien qu´on ne
puisse pas le découvrir par la façon dont on enseigne notre histoire,
d´une manière ou d´une autre, ce pays est devenu la nation la plus
favorisée de la terre.
Notre
enseignement du passé, cependant, se concentre sur la victimologie,
et Dieu sait combien, nous, Canadiens, nous sommes des victimes :
toutes les femmes ont souffert sous le joug des hommes, tous les
aborigènes qui ont été mis dans des pensionnats ont été maltraités,
comme tous ces malheureux qui sont allés dans des écoles confessionnelles,
notamment celles dirigées par des frères chrétiens. Il arrive que
ces contes soient véridiques, mais seulement quelquefois. Ce n´est
pas tout le monde qui a été ou qui est une victime, malgré le tapage
qui se fait autour des poursuites judiciaires du présent.
L´histoire
a de l´importance. La façon dont elle est enseignée ou non enseignée
a formé une génération orientée vers l´extérieur, qui sait utiliser
un ordinateur et naviguer sur le net, mais qui ne sait presque rien
de ce qui peut avoir un tant soit peu d´importance, si ce n´est
tout ce qui est important se doit d´être mortellement ennuyeux.
Le Kosovo ? Immatériel. L´union sociale ? Incompréhensible. L´avenir
? Impossible à connaître, mais certainement sinistre.
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