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Deuxième
article de Jack Granatstein
C'est
la façon dont nous enseignons l'histoire qui compte le plus.
Une des joies
inattendues de l'écriture est que peu importe la volonté de clarté
de l'écrivain, peu importe la manière explicite dont il expose ses
points de vue, les lecteurs ne verront dans son texte que ce qu'ils
voudront bien y voir. Ainsi, d'après Michael Ignatieff, la semaine
dernière, il semblerait que je veuille faire de l'histoire « une
leçon d'instruction civique, une leçon renforçant le patriotisme,
où on ne laisse que très peu de place pour relater la souffrance
ou la dissidence. »
Quelle
sorte d'histoire du Canada serait celle qui exclurait « les débats
générateurs d'amère division sur la circonscription ? », demande-t-il.
La réponse est, naturellement, de la très mauvaise
histoire. N'importe quelle vision de l'histoire qui consiste simplement
de marteler le patriotisme dans les têtes des enfants est par définition
biaisée, tordue, et redoutable. Aucun historien professionnel ne
peut souscrire à cela.
L'histoire
enseignée dans les écoles devrait prendre en compte l'histoire,
les blessures et tout le reste. Et oui, il est légitime que la conscription,
une question qui a déchiré les Canadiens français et anglais en
1917, en 1942, et encore en 1944, trouve sa place dans les programmes
d'études, comme le suggère M. Ignatieff. En tant qu'auteur qui a
indiscutablement écrit autrement plus sur le sujet que n'importe
qui, en tant que co-auteur de manuels qui couvrent la question de
long en large, je serais bien en peine de dire autre chose. (Après
tout, je tiens à ce que mes livres se vendent ! )
M.
Ignatieff et moi convenons également que, si l'histoire institutionnelle
doit demeurer « le noyau de n'importe quelle histoire nationale,
» l'Histoire institutionnelle ne suffit pas en elle-même. L'histoire
que nous enseignons doit rendre compte des immigrants, des ouvriers,
des peuples autochtones, et des orphelins, exactement comme il le
soutient.
Mais
ce que mon homologue ne semble pas réaliser est que ce fameux noyau
-- « la politique, la diplomatie et la guerre qui ont mené à la
création de l'Amérique du Nord britannique et au système politique
canadien » - - a été en grande partie exclu de nos écoles et de
nos universités. Il en va de même pour ce qui est de l'histoire
politique, diplomatique, et militaire du Canada après la Confédération.
Il y a un professeur à Ottawa qui prétend enseigner le Canada d'après
la Confédération sans jamais faire mention de Mackenzie King, pour
ne citer qu'un exemple de publication dynamique de notre passé.
Les
historiens sociaux dont M. Ignatieff a raison de faire l'éloge pour
inclure les gens ordinaires dans notre histoire sont, malheureusement,
les mêmes historiens qui ont retiré dans le même temps, des programmes,
les chefs politiques, les diplomates, et les généraux.
Quant
aux bureaucrates qui concoctent les programmes d'études pour nos
écoles, ils y sont allés gaiement de leur propre ingénierie sociale
en éliminant toute polémique qui pourrait offenser des étudiants
et des parents, et en mettant l'emphase sur les péchés des Canadiens
de façon à pouvoir créer une ville mythique sur la colline.
Dans
les provinces où l'histoire du Canada est encore un cours obligatoire
dans le secondaire, on prête bien peu attention à ce qui n'a pas
trait à l'histoire sociale. Et, une grande partie de l'enseignement
se concentre sur les mauvais traitements subits par les autochtones
et les immigrants, la maltraitance des femmes, et les abus du capitalisme.
Je conviens qu'il faut étudier toutes ces questions, mais je m'inscris
en faux contre l'endoctrinement flagrant que nos écoles pratiquent.
Loin d'enseigner le patriotisme, nos écoles se concentrent désormais
presque exclusivement sur les maux de l'histoire.
«
Quelle sorte d'histoire serait celle qui ne traiterait que d'aspects
les plus noirs et les plus durs de notre passé ? » demande
M. Ignatieff. De la mauvaise histoire, bien sûr, la rectitude politique
poussée dans ses plus ridicules retranchements. C'est bien là ce
que ce serait, et ce que c'est, qu'une histoire qui inculque aux Canadiens, natifs
et nouveaux arrivés, que leur pays est une abomination.
Malheureusement,
c'est bien là la façon dont on enseigne aujourd'hui l'histoire aux
enfants canadiens. Pourtant, n'importe qui peut voir de ses propres
yeux, que le Canada n'est pas un échec, mais un succès écrasant.
Ce qui arrive dans nos écoles n'est ni plus ni moins qu'une politique
d'endoctrinement, fondée sur un non-sens historique dénué de toute
raison.
Tout
ce que j'ai jamais attendu de l'histoire canadienne, c'est simplement
qu'elle présente les faits de manière raisonnable aux étudiants.
Je ne conteste pas que quand M. Ignatieff a enseigné la première
fois à l'université il y a vingt ans, et quand j'ai enseigné la
première fois il y a plus de trente ans, l'enseignement de l'histoire
canadienne était quelque peu enlisé dans la boue. Elle ne consistait
que dans le vieux récit ennuyeux de la « colonie à la nation »,
et se concentrait lourdement sur l'histoire canadienne centrale.
Je peux comprendre que
ses étudiants colombiens britanniques (tout comme les miens en Ontario)
aient pu trouver cela peu engageant.
Néanmoins,
contrairement à M. Ignatieff, je trouve que les Canadiens devraient
connaître cette histoire, qu'ils vivent en Colombie-Britannique
ou à Terre-Neuve. Après tout, les Américains semblent trouver important
d'enseigner aux enfants la révolte des treize colonies au XVIIIe
siècle, achevé depuis longtemps, même s'ils habitent dans l'Arizona
ou dans l'Oregon de cette fin de millénaire. Les écoles britanniques
enseignent aux enfants écossais l'histoire de la Grande Charte de l'année 1215,
bien qu'elle ne les aide pas à « donner un sens aux photos de leurs
albums de famille », pour reprendre l'expression de M.Ignatieff. Pourquoi les écoles de Colombie-Britannique ne
devraient-elles pas parler de William Lyon Mackenzie et de William
Lyon Mackenzie King, ou bien les écoles de l'Ontario instruire sur
Amor de Cosmos et W. A. C. Bennett ?
Si
l'histoire doit être « une leçon de vérité », comme le propose M.
Ignatieff, alors les écoles canadiennes se doivent de parler du
Canada, de tout le Canada. On doit enseigner l'histoire des ouvriers
et des femmes, aussi bien que l'histoire de Mike Pearson, les guerres
mondiales, la conscription, et les relations canadiano-américaines.
Et, oui, comme M. Ignatieff le fait judicieusement remarquer, l'équilibre
exige que des interprétations différentes soient présentées aux
étudiants pour qu'ils puissent en débattre. C'est ainsi que nous
faisons notre apprentissage et que nous tâchons de découvrir la
vérité. L'histoire, en effet, se forge à partir de « l'histoire de
nos débats », et la difficulté de découvrir la vérité sur ces éléments
de discordes.
Mais,
ne faisons pas semblant de croire pour autant que l'histoire constitue
la grand-route qui mène à la réconciliation. Notre passé est jalonné
de contentieux, rempli de crimes et de trahisons. Nous l'étudions
pour apprendre comment nos prédécesseurs ont vécu et ont erré, et
si nous en sommes capables, tirer la leçon de leurs erreurs dans
l'espoir ( souvent vain ) que nous ne les répéterons pas.
Personne
ne veut que nos écoles nourrissent les esprits d'une version autorisée
du passé canadien. En effet, il n'y a aucune version autorisée,
et il n'y en aura jamais aussi longtemps que nous formons une démocratie.
Il n'y a, par exemple, aucune interprétation unique de l'histoire
des relations franco-anglaises au Canada, et je ne connais aucun
historien qui suggérerait qu'il devrait y avoir une. L'histoire
que j'enseigne et que j'écris -- dont une grande partie traite des
relations franco-anglaises -- est habituellement ( sainement ! )
révisionniste, en soutenant une thèse solide et en posant des principes
( ou du moins en essayant de le faire ) qui défient la sagesse conventionnelle.
En suggérant que ce que je veux, c'est que les écoles enseignent
une bouillie patriotique unilatérale, Michael Ignatieff n'a fait
que lever un faux lièvre. Mais cela n'a aucun rapport avec le type
d'histoire que je maintiens qu'il faut enseigner dans nos écoles.
J'aimerais
me montrer aussi clair que possible. L'histoire a bien eu lieu et ses événements
ne doivent pas être remodelés pour mieux se conformer au goût du
jour. Nos écoles doivent enseigner l'histoire du Canada et elles
doivent l'enseigner plus. L'histoire canadienne ne doit pas être
utilisée comme un outil d'endoctrinement, mais doit être présentée
dans sa globalité, ce qui comprend également ses imperfections.
Les enseignants devraient s'évertuer à montrer les domaines oû nous
avons failli -- notre traitement des peuples autochtones, par exemple - et aussi les domaines où nous avons réussi -- comme l'intégration
pacifique de millions d'immigrants. Ils devraient enseigner l'histoire
sociale et aussi l'histoire politique. Ils devraient parler
des régions et aussi du Canada dans son ensemble. En d'autres
termes, ils devraient se montrer équilibrés dans leur enseignement.
Voilà
le genre d'histoire à laquelle adhérerait tout politicien, tout
éducateur et tout parent raisonnable. Le vrai mystère est encore
pourquoi, nous les Canadiens, ce n'est pas ainsi que nous enseignons
l'histoire.
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