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Premier
article de Michael Ignatieff
Ce
qui fait véritablement matière à débat entre Jack
Granatstein et moi-même n'est pas de savoir si l'histoire compte
- il ne fait aucun doute qu'elle est importante - ou s'il faut l'enseigner
dans les écoles canadiennes. Il le faut. La question est quelle
histoire ? L'histoire de qui ?
Il
était une fois, il y a plus de vingt ans, un jeune diplômé tout
droit sorti de Harvard avec son beau doctorat tout neuf pour enseigner
l'histoire à UBC à Vancouver. Innocent comme je l'étais alors, je
m'étais imaginé qu'il existait une histoire nationale authentique
qu'il était important d'enseigner. C'était l'histoire de Cartier
et de Champlain, les Plaines d'Abraham, le Haut et le Bas-Canada,
la lutte pour un gouvernement responsable et la mise en place de
la Confédération. Essayez donc d'enseigner cela aux étudiants de
la côte ouest du Canada. Pour eux, il s'agissait tout au plus d'une
fable intéressante à propos d'une terre éloignée de deux mille milles.
Ils n'ont véritablement commencé à croire que c'était leur propre
histoire que lorsque le chemin de fer a atteint Vancouver. Il a
fallu un semestre à ce Torontois que j'étais pour se rendre compte
que l'histoire nationale que je prenais pour acquise était en fait
régionale pour l'essentiel - l'histoire de l'implantation de ce
que Donald Creighton appelait « l'empire du St-Laurent. »
L'autre raison
qui me fait dire que l'histoire que j'enseignais ne reflétait pas
une histoire nationale authentique est que je faisais l'impasse
sur pratiquement tous les individus. C'était l'histoire de la politique,
de la diplomatie et des combats qui ont mené à la création de l'Amérique
du Nord britannique et au système politique canadien. Lorsqu'on
fait de cela le coeur de notre histoire nationale, on laisse de
côté un nombre important de paramètres. Dans tout cela, où étaient
les défricheurs de gazon, les colons des Prairies ? Où étaient
les Ukrainiens ? Où étaient leurs propres ancêtres, se demandaient
mes étudiants. Où étaient les ouvriers chinois qui ont construit
le chemin de fer ? Les populations du sous-continent indien qui
sont venues pour faire la coupe du bois ? Les Japonais qui travaillaient
dans les jardins collectifs des basses terres de Colombie-Britannique.
L'histoire que je leur enseignais omettait ce qui importait
vraiment aux yeux de mes étudiants. Ils n'étaient pas en mesure
de donner un sens aux photos de leurs albums de famille ou aux contes
que leur racontaient leurs grand-mères et leurs grands-pères. Quant
aux aborigènes, dont la civilisation avait laissé la marque sur
l'histoire du Nord-Ouest Pacifique, si les étudiants voulaient en
faire l'étude, c'est vers le département d'anthropologie qu'ils
se voyaient redirigés. Leurs réalisations - pas plus que leur tragédie
- ne faisaient partie de l'histoire canadienne.
Bien
entendu, les choses ont radicalement changé depuis que j'ai enseigné
à UBC. Je ne sais pas si nous avons une histoire nationale authentique
- une histoire qui se préoccupe des cinq régions du pays - mais
je sais que c'est une histoire qui inclut beaucoup plus tous les
Canadiens. Grâce aux jeunes historiens sociaux qui sont sortis du
secondaire dans les années soixante et soixante-dix, les gens ordinaires
- les immigrants, les ouvriers, les orphelins, les groupes religieux
et les aborigènes - sont revenus au centre de l'histoire, place
qu'ils auraient toujours dû avoir. Bien sûr, cela rend l'histoire
du Canada plus difficile à relater : nous passons notre temps
à nous demander qui est ce « nous » auquel nous faisons référence.
Jack Granatstein semble regretter ce fait et penser que notre histoire
fait trop de concessions à la rectitude politique, à un voeu pieux
d'inclusion et de positivité par rapport à toutes nos communautés
nationales. Il ne s'agit pas tant de rectitude politique que d'enfin
convenir que l'histoire nationale s'est toujours définie par une
lutte constante de qui est inclus, qui a le privilège d'employer
le mot « nous » et qui est affublé de l'étiquette « eux.»
Jack
Granatstein paraît également regretter le morcellement de notre compréhension
commune de l'histoire, le déclin du sens d'une histoire « partagée
». Là encore, de quelle histoire parlons-nous ? L'histoire de qui
? Notre expérience nationale a été récemment diabolisée par le fait
que les Anglophones et les Francophones du Canada ne partagent pas
la même vision de l'histoire de 1759. Pour les Anglophones, c'est
une victoire ; pour les Francophones, une amère défaite. Depuis
plus de deux cents ans, nos décisions politiques ont été définies
par la querelle qui existe concernant ce moment particulier. Ce
serait une douce illusion de supposer que les deux communautés puissent
jamais parvenir à un terrain d'entente sur sa signification profonde.
Au mieux, nous nous mettrons d'accord sur notre désaccord. Nous
continuerons à nous disputer, et la dispute - en espérant qu'elle
demeure courtoise - ne nous empêchera pas de vivre ensemble et de
partager nos institutions politiques. Ce serait bien, si les Québécois
pouvaient un jour admettre que la Conquête n'a pas complètement
tourné à leur désavantage, que les conquérants britanniques leur
ont en fait conservé leur religion et leurs lois, et qu'en conséquence
nous partageons une matrice commune des institutions britanniques.
Tout comme il serait agréable que les Anglophones admettent que
les Francophones ne constituent pas une sorte de déplaisante anomalie
de l'histoire, un peuple générateur de trouble qui a toujours mis
notre unité en péril, mais qu'au contraire, leur présence, et leurs
discordes constantes qui en font partie, ont défini nos deux identités
et nous ont faits différents en assurant ainsi notre survie conjointe
en tant que peuple distinct. Cependant, il ne faudrait pas trop
compter sur ce type d'entente à l'amiable. L'histoire compte pour
nos deux peuples, et nous ne pouvons pas nous attendre à ce qu'elle
en fasse jamais le même récit.
L'histoire,
pour Jack Granatstein, est une leçon d'instruction civique. L'histoire
est pour moi le récit de nos discordes ; les Français contre
les Anglais, les Autochtones contre les nouveaux arrivants, les
régions contre les régions, les riches contre les pauvres, les races
contre les races, les religions contre les religions. C'est également
le récit de la manière dont nous sommes parvenus à les résoudre,
comment nous avons trouvé le moyen de nous mettre d'accord sur notre
désaccord. Jack Granatstein craint qu'en mettant trop d'emphases
sur nos désaccords, on ne transforme l'histoire en victimologie.
Trop d'emphase sur le négatif fera de nous une nation de victimes,
au lieu des fiers patriotes que nous devrions être.
Je
ne conçois pas l'histoire comme une leçon de patriotisme. L'histoire
doit être une leçon de vérité. Et la vérité est à la fois douloureuse
et multifacettes. Quelle sorte d'histoire du Canada serait celle
qui exclurait l'exécution de Riel, la
Loi
sur les mesures de guerre, les débats révélateurs d'amère division
sur la conscription, les enfants aborigènes envoyés en pension
? Quelle sorte d'histoire serait celle qui ne traiterait que de
ces aspects les plus noirs et les plus durs de notre passé ? Elle
serait tout aussi partiale qu'une histoire qui omettrait d'y faire
référence. Nous voudrions tous aimer notre pays, parce que nous
voudrions tous nous réconcilier avec le passé de notre pays. Mais tout d'abord,
nous nous devons de dire la vérité.
Jack
Granatstein veut « inculquer de force » l'histoire canadienne
à nos immigrants. Il semble être inquiet pour la solidité des fondations
de notre pays, alors que le Canada est en train de devenir une société
complètement multiethnique et multiculturelle. Je pense que nos
fondations vont tenir à condition qu'elles sachent s'adapter. Ces
craintes concernant l'immigration, comme il le sait très bien, ne
sont pas nouvelles au Canada. Il ne fait aucun doute qu'il y a un
siècle, il y a eu des notables anglicans qui avaient peur des choses
horribles que leurs descendents et les miens allaient faire subir à la
vision qu'ils avaient de leur cher Canada. Mais là, c'est Granatstein
et non pas moi qui semble perdre foi en l'histoire. Au temps de
Laurier nous avons accueilli des millions d'Européens du Sud et
de l'Est. Ils ne parlaient pas notre langue ; ils n'avaient
pas la moindre conception de l'histoire de l'Amérique du Nord britannique.
Quatre générations plus tard, ce sont leurs descendants qui participent
à la direction du pays. Il arrivera la même chose aux Antillais,
aux Asiatiques, aux Sud-Américains qui se joignent aujourd'hui à
l'expérience canadienne. Oui, il faudrait qu'ils apprennent l'histoire
de ce pays ; il faudrait qu'ils sachent qui était Laurier.
Ils doivent surtout comprendre que nous sommes une nation renforcée,
plutôt qu'affaiblie, par des visions concurrentes et contradictoires
de l'expérience nationale, et que leur façon de voir qui nous sommes
et qui nous devrions devenir est aussi important que celle de ceux
qui sont nés ici.
Après
avoir été si sévèrement en désaccord, je voudrais, en bon Canadien,
conclure sur une note conciliante. Tout comme Jack Granatstein, je
ne suis pas un relativiste. Je ne pense pas que l'histoire est simplement
constituée de récits qu'on veut bien en faire. L'histoire est à
la fois forgée d'un ensemble de faits sur notre passé et d'un ensemble
d'interprétations discordantes sur leur sens. Les faits sont importants
et tous les Canadiens doivent en prendre acte. Je n'aime pas l'idée
d'un Canada où personne ne sait qui était Laurier, où tout le monde
a oublié ce pour quoi Pierre Trudeau se battait. Nous pouvons débattre
sur les faits - et je pense que plus il y a de débats mieux c'est
- mais nous sommes complètement fichus si nous faisons comme s'ils
n'existaient pas. Ils existent, et ce sont eux qui posent les jalons
à tout débat que nous pouvons espérer avoir. On se doit de féliciter
Jack Granatstein de lutter pour avoir la garantie que nos écoles
et nos universités nous inculquent assez d'histoire de qualité pour
nous permettre d'être en désaccord sur sa signification.
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