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Deuxième
article de Michael Ignatieff
Quelle
est ici la question fondamentale en jeu ? Sur quoi Jack Granatstein
et moi débattons-nous vraiment ? Ce qui nous divise, ce n'est pas
vraiment l'histoire, si elle compte, si on doit l'enseigner dans
les écoles canadiennes ou si elle doit incorporer une forte dose
de contenu constitutionnel et politique. Nous sommes en accord sur
tous ces points. Cependant, en filigranes, demeure une pomme essentielle
de discorde. Il semble que nos points de vues divergent quant à
la façon dont l'histoire peut apporter sa contribution au pays à
son unité, sa cohérence et à la qualité de sa citoyenneté. Il ne
le dit jamais explicitement, mais Jack Granatstein semble penser
que le « capital culturel commun » du Canada fait peur, et que nous
n'enseignons pas les valeurs et les idées cruciales qui permettront
d'unifier le pays dans l'avenir. Je ne suis pas aussi convaincu
que le Canada soit réellement menacé. Je doute qu'il ait jamais
été uni au point qu'il le suppose. En fait, je doute qu'aucun pays
ne soit uni au point qu'il le suppose, et donc, dans la mesure où
les pays ont effectivement un « capital culturel commun »,
ce dernier se compose de l'histoire de leurs discordes.
Pour apporter
un peu de clarté à ce débat, j'aimerais dégager trois questions
distinctes. Les Canadiens possèdent-ils un « capital culturel commun
» ? Devrions-nous essayer de le renforcer ? Dans le cas contraire, le
pays est-il en danger ? Qu'entendons-nous par « capital culturel
commun » ? C'est l'expression de Jack Granatstein, et je présume
qu'il veut dire
un ensemble de points d'entente, largement partagés par les Canadiens
au sujet de la façon dont le pays est arrivé à ce qu'il est aujourd'hui,
de ce que sont ses lois fondamentales, et de ce qu'il représente.
De ces points de convergence découle une certaine manière de nous
comporter les uns envers les autres. Comme nous nous comprenons,
nous sommes plus tolérants, plus civilisés, plus au courant de ce
qu'est notre pays et des choix auxquels il est confronté. Ainsi,
le capital culturel commun aide le pays à rester uni, parce qu'il
fait de nous de meilleurs citoyens. Il semble donc y avoir beaucoup
d'enjeux dans tout cela.
Permettez-moi
de faire quelques concessions à cette vision des choses. Il est
difficile d'imaginer le Canada fonctionner sans un minimum de terrain
d'entente commun : les règles de la démocratie, les règles
de la loi, une connaissance commune de la géographie, de la façon
dont le système politique marche, ou est censé marcher ; et certaines
habitudes de pensées qui vont de pair avec ces terrains d'entente :
une volonté de débattre de nos différences au lieu d'aller chercher
une arme à feu ; une conviction que chacun devrait essayer
de marcher tout seul sur ses deux jambes, rattachée à l'idée que
ceux qui ne peuvent vraiment pas le faire ont droit à de l'aide.
Le
problème est qu'il n'y a rien de particulièrement canadien à ces
points d'accord. La plupart des démocraties libérales occidentales
pourraient se reconnaître en cela. Notre histoire rendrait ce terrain
d'entente exceptionnel, mais la véritable question est de savoir
si le capital culturel commun a besoin d'être exceptionnel pour
fonctionner. La plupart du temps, il n'en a pas besoin. Une conscience
historique commune serait, en fait, probablement un ajout marginal
au capital culturel commun qui fait du Canada un pays uni. Ce qui
nous unit est bien plus prosaïque que cela : ce sont les gens
qui font leur travail. C'est une idée bien désagréable pour un historien.
En tout cas, ça l'est pour moi. Mais c'est une pensée qu'il faut
entretenir, au risque de nous entendre proclamer combien importantes
sont notre discipline, et nos façons de voir les choses, à la face
d'un pays qui partage peut-être notre conviction que l'histoire
compte, mais pas forcément autant que nous le voudrions.
Ainsi,
nous avons bien un capital culturel commun, mais nous le partageons
avec d'autres pays, et il n'est pas aussi exceptionnel, aussi canadien,
ni aussi historique que nous voudrions bien le penser. C'est un
produit de notre histoire, mais il pourrait tout aussi bien contribuer
à nous garder civilisés si nous avions presque complètement oublié
d'où il provient. C'est là encore une pensée désagréable, mais c'est
une vérité avec laquelle les sociologues et les anthropologues ont
bien moins de mal à composer que les historiens.
Pourtant,
on peut rendre la même pensée désagréable plus attirante en la
retournant à son avantage. Jack Granatstein pense profondément qu'une
histoire commune est essentielle à la survie du Canada. Il ne le
dit pas ainsi, mais autrement pourquoi voudrait-il nourrir de force
( selon sa propre expression ) les immigrants et les adolescents
canadiens d'un programme d'histoire institutionnelle et politique
du Canada ? On ne nourrit de force que par des idées dont on pense
qu'elles vont contribuer à un véritable progrès.
Je
partage son souci du fait qu'on n'enseigne pas l'histoire dans les
écoles canadiennes, de la façon dont on l'enseignait ou dont on
devrait l'enseigner. Tout comme lui, je ne voudrais pas voir l'histoire
réduite à de la victimologie. Je ne voudrais pas qu'elle fasse des
courbettes devant la mode actuelle de rectitude politique. Je ne
voudrais pas la voir écartée des écoles pour faire la place à d'autres
choses - l'informatique, les affaires, n'importe quoi qui paraît
plus pertinent. Sur tout cela, nous nous accordons pleinement.
Ce
que je refuse de croire, c'est qu'une large diffusion de la connaissance
de l'histoire canadienne est essentielle à l'unité du Canada et
constitue un certain préalable nécessaire à une citoyenneté qui
se respecte. Il existe toutes sortes de bons citoyens, et il n'est
pas vrai que toutes les formes de bonne citoyenneté impliquent la
connaissance de tous les premiers ministres du Canada depuis la
Confédération. Les relations de bon voisinage, le courage civique,
la volonté de bien servir en politique, la fierté de sa communauté :
toutes ces choses peuvent être rehaussées par une conscience historique,
mais ce n'est pas obligatoire.
L'histoire
n'est pas simplement une chose dont on hérite. C'est ensemble que
nous la bâtissons. Ce n'est pas un stock de provisions qui s'amenuise
sans cesse et que nous devons réapprovisionner au risque de devenir
des étrangers les uns pour les autres. Notre capital culturel commun
ne s'épuise pas ; simplement, il change rapidement, tout comme
notre composition démographique, notre structure économique et nos
bouleversements technologiques. De faÇon récurrente, le Canada se
réveille et ne se reconnaît pas. Cela n'est pas nouveau. Comme nous
sommes un pays chanceux, convoité par le monde entier comme terre
d'immigration, nous ne cessons de subir des changements et nous
avons sans arrêt peur de nous perdre. Ces craintes sont bien réelles,
mais ce n'est pas par l'enseignement de plus d'Histoire dans nos
écoles que nous en viendrons à bout. Je ne considère pas l'Histoire
du Canada comme une branche de l'Instruction civique. Nous n'avons
pas besoin de cela, car cela reviendrait à tuer la discipline que
Jack Granatstein et moi aimons tous les deux.
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